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mercredi 24 février 2010

La monnaie, sa circulation, ses dysfonctionnements

La monnaie, son rôle, son origine, ses dysfonctionnements.

Ce billet comportera trois parties : le vocabulaire de base, l’origine et le rôle de la monnaie, les écueils à sa « bonne utilisation »

La « monnaie » comme toute création humaine, peut être à la fois une bonne et mauvaise chose. Avant de nous pencher sur les qualités que « devrait » posséder une monnaie, nous allons d’abord donner quelques définitions.

Le vocabulaire monétaire :
Chacun utilise dans sa vie de tous les jours, sous une forme ou une autre, des « moyens de paiement » servant dans tous les échanges marchands de biens et services : quand il ne s’agit pas de régler une facture, dont le montant est connu à l’avance, l’expression traditionnelle va être : « combien je vous dois? » (sous-entendu « pour régler ce que je viens de vous acheter »).

De nos jours, la façon de régler ainsi ce dû, de se libérer d’une dette – immédiate ou plus lointaine - prend essentiellement deux formes : « espèces » ou « autre ».

Les « espèces », ou « monnaie fiduciaire », que les anglo-saxons appellent « currency » sont composées de billets et de pièces.
L’autre forme de ces moyens de paiement est appelée « monnaie scripturale », et se concrétise par l’utilisation d’un carnet de chèques, d’une carte bancaire, ou encore d’un ordre de virement.

Les « espèces » sont aussi appelées monnaie manuelle, (monnaie de poche au Canada), puisqu’elle passe de mains en mains (ou d’une poche à une autre).

L’usage de la « monnaie scripturale », aussi appelée monnaie de livre au Canada, se concrétise par le transfert de la somme concernée d’un compte bancaire à un autre.
Quand les comptes bancaires concernent des entreprises ou des particuliers, on parle de monnaie scripturale « bancaire » : ainsi en est-il du compte ouvert par PSA auprès de la BNP, ou du compte ouvert par Monsieur Dupont auprès de la Société Générale.
Quand les comptes bancaires sont ceux ouverts (obligatoirement) par les Banques commerciales (ou banques de second rang) auprès de la Banque Centrale (ou banque de premier rang), on parle de monnaie scripturale « centrale » : ainsi pour le compte ouvert par la le Crédit Agricole auprès de la BCE (Banque Centrale Européenne)
La monnaie utilisée comme moyen de paiement par les entreprises ou les particuliers, que ce soit sous forme d’espèces ou de monnaie scripturale (bancaire) est appelée tout simplement « monnaie », ou « argent monnaie » (« money » chez les anglo-saxons), ou, s’il convient d’être plus explicite et plus précis, agrégat monétaire « M1 ».

La monnaie centrale, ou base monétaire, est parfois symbolisée par « M0 ». Elle est composée à la fois des espèces en circulation et des comptes que les institutions financières sont tenues d’ouvrir auprès de la banque centrale. La monnaie papier, qui constitue l’essentiel de la « monnaie fiduciaire » (les pièces, ou monnaie divisionnaire, représentant moins de 1% du total de la monnaie fiduciaire) est émise par l'institut d'émission : en Europe par la BCE. La monnaie centrale sert aussi por les échanges entre banques, quand le solde net des compensations interbancaires le réclame. Ainsi, si les transferts de comptes BNP vers la Société Générale sont plus importants, un jour donné, que dans l'autre sens, le solde ne peut être réglé qu'en monnaie centrale.

En résumé, il y a deux sortes de monnaie :
la monnaie « centrale », qui prend deux formes, la forme « fiduciaire » - les espèces, et la forme scripturale (les comptes que les établissements financiers, dont les banques, sont tenus d’avoir auprès de la Banque Centrale, dite de premier rang)
la monnaie scripturale bancaire (celle qui figure sur les comptes des particuliers et des entreprises auprès des banques commerciales, dites aussi banques de second rang)
Pour fixer les idées, dans la zone euro, la monnaie centrale (M0) représentait en novembre 2009 de l’ordre de 1100 milliards (dont 750 milliards en espèces). La monnaie M1 représentait 4462 milliards, le ratio M1/espèces, ou « multiplicateur monétaire » étant de 5.95, le levier « monnaie scripturale (M1 moins espèces) sur espèces » étant donc de 4.95.

Le ratio M1/espèces est souvent considéré comme l’expression du « pouvoir monétaire » des banques.

L’origine de la monnaie et de la création monétaire:

Les banques contemporaines jouent deux rôles dans la gestion de la monnaie.
Elles servent tout d’abord d’intermédiaire, quand elles se contentent de gérer la monnaie existante, dans un rôle de comptable des flux monétaires.
Elles ont aussi un rôle de «création monétaire », lorsqu’elles accordent de nouveaux crédits : on parle parfois à ce sujet de monnaie-dette. Explicitons ce deuxième rôle, celui qui pose le plus de questions.

Si Dupont emprunte une certaine somme, 20 000 euros, pour financer, par exemple, l’achat d’une nouvelle voiture, au lieu de devoir ces 20 000 euros au concessionnaire concerné, il va devoir cette somme à sa banque. Mais Dupont peut aussi emprunter 50 000 euros pour créer son entreprise, et financer ainsi ses futurs investissements en matériel, tout en se payant une certaine rémunération, en attendant de pouvoir vendre ses futurs produits ou services.

Dans ces deux cas, Dupont signera une reconnaissance de dettes, contre un certain montant de monnaie mis à sa disposition, montant qui se retrouvera initialement dans son compte bancaire, appelé aussi, malencontreusement, dépôt à vue, ou DAV.

Ce « dépôt » ne correspond à aucun véritable dépôt, ni de sa part, ni de la part de la banque, mais à une simple autorisation de dépenses créé par la banque concernée.

Comme, en général, les prêts ainsi consentis (et créés) ne sont pas convertis en « espèces », mais sont utilisés sous forme scripturale, en monnaie « de compte », qui circule d’un compte bancaire à un autre, les banques ne sont pas vraiment obligées de conserver une « tonne » d’espèces. Nous reverrons ce point un peu plus tard.

Disons simplement que les banques, pour des raisons réglementaires ou par précaution, cherchent à respecter un certain ratio – ou levier monétaire - entre ce qu’elles prêtent « ex nihilo » et les espèces qu’elles ont en dépôt, soit en fonds propres, soit au compte de leurs clients. Historiquement, depuis septembre 1997, ce levier a varié dans la zone Euro entre 3,92 et 8,35 (février 2002) pour osciller depuis un an entre 4.80 et 5.10 (4,95 en nov. 2009).

Ce levier monétaire de presque 5 signifie, concrètement, que la monnaie scripturale bancaire est actuellement à peu près cinq fois plus abondante que les espèces en circulation.
Cela signifie aussi que si chacun exigeait de vider son compte bancaire, son DAV, en exigeant que ce retrait total soit fait en espèces, il serait évidemment impossible aux banques de le faire. Mais, comme 95% des la valeur des échanges marchands se fait en utilisant la monnaie scripturale bancaire, il faudrait vraiment des circonstances exceptionnelles pour qu'un tel « cash run » ait lieu.

Pour comprendre comment les banques commerciales ont pu obtenir un tel pouvoir, celui de créer, à l’intérieur de certaines limites, une monnaie considérée comme presque aussi bonne, et souvent beaucoup plus pratique, que les espèces émises par la Banque Centrale, nous allons faire un bref rappel historique.

Un peu d’histoire :
Les premières banques « modernes » - certaines fondées il y a près de 4 siècles - se sont constitués à partir de dépôts d’or (ou d’autres métaux précieux), dépôts qui leur étaient confiés par des déposants qui ne voulaient pas s’encombrer de ce métal au cours de leurs pérégrinations.

Ainsi, contre le dépôt d’une certaine quantité d’or, le banquier Goldsmith donnait à son déposant, Luke, un reçu mentionnant la quantité reçue en dépôt. Ce reçu pouvait « voyager », et servir pour récupérer la même somme d’or déposée chez un confrère Rockfailer à l’autre bout du pays par un autre déposant.
Comme c’était un reçu qui pouvait être contresigné par Luke, et être confié à John, ce reçu « au porteur » pouvait servir à John pour récupérer lui aussi cet or, soit chez Goldsmith, soit chez Rockfailer. L’échange entre Luke et John pouvant s’effectuer au cours d’une transaction, ce reçu, moyen de paiement, peut être considéré comme de la monnaie.
D’autant plus que ce reçu de dépôt avait 2 autres qualités, que l’on recherche habituellement dans une monnaie : c’est une unité de compte, ou « étalon de valeur » (d’où l’expression « étalon-or »), c’est aussi une réserve de valeur.
A partir du moment où ces reçus ont commencé à passer de mains en mains et à être utilisés comme moyens de paiement, les banquiers se sont aperçus qu’on venait assez rarement « piocher » dans leurs stocks d’or, et que les véritables « mouvements d’or » ne concernaient, en moyenne qu’entre 5 et 10% de la quantité totale d’or ainsi entreposée.

Les banquiers, pour éviter que leur or – ou plutôt l’or de leurs déposants – ne « dorme » ainsi, ont alors commencé à émettre autre chose que des reçus de déposants : ce fut les premiers « banknotes », ancêtres de la monnaie scripturale.
Par ces « bouts de papier » - qui ne reposaient plus que sur une petite partie de « vrai or » - la banque Goldsmith indiquait que son client Bruce pouvait disposer d’une certain montant d’or, Goldsmith s’engageant à honorer tout retrait ne dépassant pas ce montant. C’est ainsi qu’avec un stock d’or d’un million de dollars, la banque Goldsmith pouvait prêter 5, 10 parfois 20 fois ce stock, comptant sur le fait que les banknotes émis serviraient plus comme moyens de paiement que comme moyens de retrait bancaire.

Les limites légales, économiques et éthiques du fonctionnement monétaire actuel.
Peut-on qualifier ces prêts d’escroquerie, puisque les banques, qu’elles datent de 2 ou 3 siècles ou de l‘époque actuelle, prêtent de l’argent qu’elles n’ont pas.
Sur un point de vue individuel, il est sûr qu’un client particulier, aussi important soit-il, ne risque pas de mettre en faillite une banque donnée – même si, dans un roman d’Alexandre Dumas, le comte de Monte-Christo avait réussi à ruiner le banquier Danglars de cette façon.
D’un point de collectif, d’un point de vue purement éthique, il est sûr que c’est une escroquerie patente, puisque la collectivité ne peut pas, globalement, convertir soudainement toute la monnaie scripturale en espèces. D’un point de vue économique, c’est plus discutable, tout dépend bien sûr de l’utilisation des prêts, et du taux d’intérêt consenti aux emprunteurs. Il ne’ faut jamais oublier que la monnaie, qu’elles soit scripturale ou « fiduciaire » n’a de valeur que s’il existe en face des richesses concrètes, de biens et services, que l’on puisse acheter. Si plus personne ne produit, la monnaie n’aura plus aucune valeur, et le fait d’avoir de l’argent « en réserve » n’aura plus de sens. D'un point de vue juridique, ce pouvoir est parfaitement légal.

Les banques et les banquiers devraient avoir en contrepartie une obligation économique, sinon morale : si les prêts qu’ils consentent servent au bien commun, et au développement de l’économie, on peut « oublier » le fait que leurs prêts s’apparentent à une escroquerie, librement acceptée ou consentie, par les autorités de tutelle monétaire, la Banque Centrale, elle-même censée être au service de la communauté.
Dans le cas contraire, les pratiques des banques s’apparentent plus à de la cavalerie « à la Madoff » ou à la « Fonzi** » et devraient être sanctionnées comme telles.

Avant d'évoquer les dysfonctionnements monétaires éventuels, qu’ils soient occasionnels, probables , voire certains, penchons nous sur le lien « formel » qu’il y a entre la quantité de monnaie scripturale émise par les banques commerciales, et la quantité de monnaie « centrale » émise par les autorités monétaires, la Banque Centrale.

Les banques centrales (BC), premier étage de cette pyramide monétaire, émettent, c’est à dire créent, sous deux formes, la monnaie centrale, ou base monétaire (cf : http://www.skyminds.net/economie-et-sociologie/les-activites-economiques-et-leur-cadre-social/le-financement-de-leconomie/ :
- a) la monnaie fiduciaire, seule à avoir cours légal, cette monnaie que les banques préfèrent recevoir que donner (puisque leur levier de création monétaire, leur pouvoir monétaire, en dépend en partie): l'image en est celle de "la planche à billets".
-b) la monnaie centrale scripturale, ou électronique, qui n’existe que dans les fichiers informatiques de la BC et qui est affectée aux comptes des institutions financières. Ces comptes font partie de ce que l’on appelle les réserves obligatoires des banques commerciales (cf. article 19.1 des statuts du SEBC). Le taux de réserve est fixé à 2% pour la zone euro contre 10 à 12% actuellement en Chine.

La création de monnaie centrale scripturale, que l’on illustre parfois par l’expression « injection de liquidités » (en sens inverse, la destruction de monnaie centrale correspond à une « absorption de liquidités » par la Banque Centrale) se fait de la façon suivante.

La B.C. achète des titres (de type Obligations ou Bons du Trésor) en utilisant de la monnaie banque centrale, en créditant d’autant les banques acheteuses, ce qui améliore la liquidité bancaire. Inversement dans le cas où la banque centrale souhaite limiter la liquidité bancaire – et donc le « pouvoir monétaire » des banques commerciales - elle vend des titres aux banques afin d'effectuer une ponction sur leurs réserves de monnaie.

Supposons maintenant que la Société Générale décide d’accorder 100 millions d’euros à Total pour moderniser une de ses raffineries. Si la Société Générale a déjà atteint son ratio de réserves obligatoires de 2%, elle devra - ou devrait, car ce n'est pas toujours aussi strict - pour accorder ce prêt, se "refinancer" auprès de la Banque Centrale (ou auprès de l’un de ses collègues banquiers) de 2 millions d’euros en « monnaie centrale ».

La masse monétaire totale aura alors augmenté de 100 millions d’euros (si la B.C. est intervenue, ce sera une augmentation de 98 millions de monnaie scripturale bancaire, et de 2 millions de monnaie centrale : autrement, si la société Générale s’est re-financée sur le marché interbancaire, les 100 millions seront uniquement de la monnaie scripturale bancaire).

Autres règles ou obligations 'prudentielles' limitant le pouvoir monétaire des banques:
Les banques doivent aussi respecter, avec plus ou moins de rigueur, d’autres ratios : le ratio de liquidité – pour éviter le « cash run », c'est-à-dire le cas où trop de leurs clients retireraient des espèces en même temps – le ratio de solvabilité (mesurant les encours de crédit, c'est-à-dire le montant des prêts accordés, relativement à leurs fonds propres)

Les accords de Bale sont censés interdire aux banques d’avoir un ratio de solvabilité, ou « tier », de moins de 8% (c'est-à-dire que les encours de prêts ne devraient pas être plus de 12,5 supérieurs aux fonds propres). La BNP est très au-delà de ces « règles », puisqu’au 31 décembre 2009, le total de ses dettes se montait à 1 977 milliards d’euros - montant supérieur au PIB total de la Fance ... - soit 24,6 fois le montant des capitaux propres qui s’élevaient à 80 milliards d’euros (soit 4,1 % du total des dettes).

Les lacunes d’un tel système sont nombreuses : elles reposent essentiellement sur le choix judicieux que peuvent faire, ou ne pas faire, les banques commerciales en accordant leurs crédits, et sur les possibilités et la volonté de contrôle de la Banque Centrale vis-à-vis des banques commerciales.
Les banques ne veulent prêter qu’à des entreprises ou à des personnes solvables, ou dont les dettes seront payées par des entités solvables. De fait, si c’est le taux d’intérêt espéré qui est le moteur des prêts consentis par les banques, et même si les prêts sont consentis « ex nihilo », lorsqu’un emprunteur est déclaré insolvable, la créance non honorée – si elle est reconnue telle, va diminuer le « bas de bilan », c'est-à-dire les fonds propres de la banque, et va impacter ainsi le ratio des Ressources Obligatoires de la dite banque, ainsi que, plus indirectement, son ratio de liquidité : à moins, bien sûr, de tenter de sortir les créances douteuses de son bilan avant qu’elle n’ait besoin de « rendre des comptes ».

La création monétaire scripturale des banques, si elle existe, n’est pas sans limites. Quand le contexte économique est relativement favorable, quand il n’y a pas de crises majeures, on ne remet d’ailleurs pas vraiment en cause ce pouvoir de création. C’est ainsi que personne n’a vraiment protesté lorsque, en 1973, les dettes de l’Etat auprès des banques commerciales sont devenues productrices d’intérêt pour celles-ci : peut être parce que la pensée économique dominante affirmait que si l’Etat devait payer pour s’endetter, il réfléchirait à deux fois avant d’envisager tout déficit budgétaire.

Plus grave encore, peu de gens, à l’époque, avaient protesté contre l’adoption, en 1992, du traité de Maastricht, qui interdit, entre autres à un état de la zone Euro de se re-financer directement auprès de la Banque Centrale : d’où un montage bizarre et très coûteux pour un état qui voudrait emprunter.
La BCE prête actuellement à moins de 1% aux banques commerciales, qui, elles –mêmes vont prêter à l’état ou aux administrations publiques à 4 ou 5%. Quand on songe que si la France, depuis 1973, n’avait emprunté qu’au taux « éthique » - c'est-à-dire au taux de croissance corrigé par l’inflation – sa dette publique ne serait que la moitié de ce qu’elle est.
Si l’état avait emprunté sans intérêts, sa dette publique aurait été réduite à zéro, fin 2007. En fait, la totalité des impôts sur le revenu est du même ordre de grandeur que ce que la France paye comme intérêts aux banques commerciales.

En période de crise, surtout lorsque l’on sait depuis 2007-2008 que l’origine de la crise actuelle est à la fois financière et bancaire, - spéculation boursière sur les actions, obligations et produits dérivés ainsi que la titrisation de créances douteuses portant essentiellement sur le marché immobilier - la relative impunité dont jouissaient les banques peut être remise en question.

On est alors de plus en plus tenté de s'interroger sur la véritable utilité des banques. De fait, en cas de crise de sous-production et de chômage grandissant, si la monnaie apparaît toujours essentielle au fonctionnement d’une économie moderne, le fait que les mécanismes monétaires soient essentiellement entre les mains des banques, qui ont donc le pouvoir exorbitant d’orienter les décisions industrielles et commerciales en octroyant, ou non, de nouveaux crédits est de plus en plus remis en question.

Face à ce pouvoir qui peut apparaître indu, voire scandaleux, deux attitudes extrêmes sont possibles : le déni d'un côté, ou la recherche de solutions plus ou moins "révolutionnaires" amenant à une profonde réforme monétaire.

Le déni se concrétise par la tentative désespérée de certains de nier l’évidence - le fait que la monnaie scripturale existe bel et bien et sert dans 95% des échanges économiques - en rejetant comme stupide voire débile la simple idée d’une création monétaire par les banques commerciales : d’où l’impossibilité dans ce cas de rechercher une solution « bancaire » à la crise actuelle, et donc le choix, délibéré ou non, d’orienter la recherche de solutions vers d’autres moyens que le contrôle des banques.

Parmi ceux qui reconnaissent le pouvoir « créationniste » des banques, et qui veulent le limiter, voire même le supprimer, certains soutiennent les propositions du groupe « 100% monnaie », à la suite de M. Allais.
La monnaie n’existerait plus que sous sa forme centrale (espèces ou « scripturale ») et ne serait émise que par l’institut d’émission, la Banque Centrale.

Cette solution, ainsi que d’autres – dont celles du crédit social, du crédit mutuel, de la monnaie estampillée ou « fondante » seront décrites dans des billets à venir.
Il est clair que dans le contexte actuel où l’on constate à la fois des besoins non satisfaits, des capacités de production inutilisées, et donc une production réelle de richesses réelles très inférieure à la production potentielle, la monnaie, qui ne se justifie vraiment – et qui n’a une véritable valeur - que relativement à ces richesses, ne joue pas efficacement son rôle économique.

Précisons que, dans la zone euro, la monnaie M1 a augmenté en 2009 de 12,5%, alors que le PIB est resté stable, et que les crédits à l'économie n'ont pas varié (solde net: zéro). Où est donc passé cette nouvelle monnaie, à quelle nouvelle "bulle spéculative" doit-on donc s'attendre, si rien n'est fait?

B.L.

** Merci au commentateur qui a remarqué mon lapsus, en notant que c'était à Ponzi, et non à Fonzi, que l'on devait ce type d'escroquerie: lapsus que je conserve cependant, par honnêteté et aussi parce que le commentaire est amusant.

lundi 15 février 2010

Sur la question des dettes

Sur la question des dettes et sur les possibilités de s'en sortir …

A longueur de journées, et de medias, on nous parle des dettes pharamineuses des états, après avoir parlé il y a deux ans du sur-endettement lié plus particulièrement aux subprimes.


Mais de quoi s’agit-il réellement, et sommes nous, collectivement et individuellement, condamnés par cette malédiction, le surendettement ?

Qui sont donc ces débiteurs, et pourquoi ce monceau de dettes ?

Dans ce billet, après avoir parlé des débiteurs, nous parlerons des créanciers (sans créanciers, pas de débiteurs ;-) ), puis nous parlerons des dettes, et enfin nous esquisserons quelques pistes de « sortie de dettes ».

A- Les débiteurs.

Ils sont connus, c’est un peu tout le monde.

D’abord, il y a les états, et pas seulement ceux appelés, très durement, les PIGS (Portugal, Irlande ou Italie, Grèce et Espagne) : on peut y ajouter les USA, le Royaume Uni, la France, le Japon et des tas d’autres pays.Ensuite, certaines entreprises.

Enfin, beaucoup de particuliers, soit parce qu’ils ont été pris par une frénésie de consommation, soit tout simplement parce qu’ils ne gagnent pas assez pour vivre. Ou encore certains particuliers ou organisations, qui ont cru que l’on pouvait gagner à la Bourse ou sur les marchés financiers à coup sûr, et qui ont spéculé avec de l’argent qu’ils ne possédaient pas.

B- Les créanciers
Avant de les citer, juste un petit retour en arrière, sur la notion d’argent et de monnaie. Quand on parle d’argent, on confond parfois deux notions.

La première notion est celle d’argent-liquide, que nous appellerons désormais espèces : ce sont les pièces et billets en circulation dans une zone donnée. Dans la zone euros, ce seront des euros en billets (de cinq euros jusqu’à 500 euros, ou des pièces (d’un centime à quelques euros). Ces « espèces » sont mises en circulation par la banque centrale (dans la zone euro, c’est la BCE).

La deuxième notion est celle de monnaie scripturale (bancaire), celle dont le montant est inscrit dans les comptes chèques des particuliers ou des entreprises dans les comptabilités des banques commerciales.

Il y a une troisième « monnaie », la monnaie scripturale centrale, qui correspond aux comptes que les banques sont tenues d’ouvrir auprès de la banque centrale, ou d’une de ses annexes (banque de France pour la France)

La somme « espèces » plus « monnaie scripturale (bancaire » est appelée, par définition, agrégat monétaire M1, ou masse monétaire (étroite). Tout élément de M1 peut être utilisé sans problème comme « moyen de paiement » .
Les espèces sont utilisées pour des « petits » montants allant jusqu’à 1500 ou 2000 euros. La monnaie scripturale – par l’intermédiaire d’outils comme la carte bancaire, les chèques, les virements, … - est de plus en plus utilisée, puisque 95% de la valeur des transactions s’effectue de cette façon.

Les institutions financières non bancaires se contentent de faire transiter – moyennant paiement de leurs services, bien sûr – les excédents éventuels de monnaie (espèces ou monnaie scripturale) de ceux qui en ont « trop » (on les appelle savamment ‘agents à capacités de financement’ – nos fourmis) à ceux qui n’en ont pas assez (les « agents à besoins de financement » - nos cigales.

Si les seuls créanciers étaient nos « fourmis », il n’y aurait jamais de besoins d’augmentation de la quantité de monnaie en circulation. Les « fourmis » prêteraient aux cigales, soit par l’intermédiaire des institutions financières, soit directement.

Ce n’est pas le cas, heureusement ou malheureusement : d’une année sur l’autre, M1 augmente bien plus vite que les richesses réelles telles que ces richesses peuvent être synthétisées par le PIB.

En fait, la plupart de la monnaie en circulation (85% de l’agrégat M1, contre seulement 15% pour les espèces) correspond à des créances (vues de la banque) ou à des dettes (point de vue des emprunteurs) accordées ou dues depuis des mois ou des années.

Les banques sont donc de très gros créanciers, alors même qu’elles ont créé de l’argent, création basée uniquement sur des promesses de remboursement, des reconnaissances de dettes. Ces dettes, dans l’état actuel du système monétaire, ne pourront jamais être entièrement remboursées.

Supposons, en effet, qu’en partant d’une situation donnée, les banques prêtent 100 milliards d’euros à un « agent économique à besoins de financement » - une très grosse cigale.
En prenant un « petit » taux d’intérêt, par exemple 5%, la cigale devra rendre (si elle rembourse en un an) : 105 milliards. D’où pourraient bien provenir ces 5 milliards supplémentaires?
Il n’y a que deux sources possibles – si on néglige les échanges internationaux.

La source "banque centrale", qui devrait émettre de nouveaux billets : mais elle ne peut le faire qu’en s’endettant elle-même : d’où des dettes supplémentaires.
Ou bien la source "banques commerciales" elles-mêmes, qui ne peuvent le faire qu’en accordant de nouveaux prêts.

Dans les deux cas, pour qu’il y ait remboursement complet (principal plus intérêts) il faut qu’il y ait augmentation de la masse monétaire M1 (monnaie scripturale plus espèces).

Si la partie de PIB financée par ces 100 milliards n’a pas augmenté de 5%, la conséquence inévitable peut prendre deux formes (sans même parler du cas où l’emprunteur, la cigale, ferait faillite) :
a) la croissance de la masse monétaire, plus grande que celle du PIB, entraîne des tendances inflationnistes
b) la part « de gâteau » des banques va augmenter: le secteur banco-financier - le secteur "capitaliste" - grossit aux dépens du secteur de l'économie réelle (entreprises et ménages "non rentiers")


Le problème semble plus compliqué si on fait intervenir les échanges internationaux. Mais si on envisage le monde entier comme un seul système économique, la question des dettes reste identique, à la seule différence, c’est que maintenant il y a plusieurs monnaies. Mais ce sont toujours les banques commerciales qui créent la monnaie scripturale, qui dans tous les pays est bien plus importante que les espèces « nationales ».


C- Les dettes sont-elles inévitables ?

Les dettes « provisoires » sont sans doute inévitables, pour de nombreuses raisons, dont la différence de « timing » entre les processus de production et de consommation, même dans le cas où le PIB serait stable (croissance zéro).

On peut avoir besoin de « faire crédit » - ce qui n’est pas la même chose que d’avancer de l’argent – c'est-à-dire d’accorder un prêt « monétaire » - lorsque l’on attend des rentrées d’argent périodiques, mais que l’on est obligé de consommer, ou d’acheter d’autres produits, plus fréquemment.

Dans le cas où le taux d’intérêt serait « éthique », c'est-à-dire dans le cas où la monnaie nouvellement créée (par des prêts monétaires) ou l’épargne déjà constituée serait fourni au même taux que celui de la croissance du PIB, toute dette (provisoire) pourrait être remboursée sans problèmes.

Ainsi, si nous empruntons 10 milliards à 3 %, et si notre taux de croissance est de 3%, nous remboursons le principal, 10 milliards, plus les intérêts : 300 millions. Tout le monde est content. Ceux qui ont produit « en plus », ceux qui ont prêtés (soit de l’épargne, soit de la monnaie nouvellement crée, et annulée par le remboursement)

Plus simple encore : en croissance zéro, on emprunte à 0%, on rembourse uniquement le principal.

D – Face aux dettes actuelles, y a-t-il une solution ?

Si on ne change pas le système monétaire actuel, il n’y a pas de solutions autres que les solutions catastrophiques classiques.

De plus en plus de monnaie sera prêtée aux pays les plus solvables, ou les plus puissants politiquement, économiquement ou militairement. Les autres seront mis au régime sec, comme les « PIGS ». Mais même cela ne peut marcher indéfiniment. La seule façon de rembourser, provisoirement, est de prendre l’argent à d’autres.

Ce peut être par l’hyperinflation : les rentiers étant, pour un temps, dépossédés : ils prêtent à 10%, les prix augmentent de 15%, la masse monétaire de 20%. Les petits rentiers y perdent, les banques, qui recréent la monnaie qu’il leur faut, ne risquent pas grand-chose.

La situation économique se dégrade, certaines entreprises, pourtant « rentables » avec un taux d’intérêt « éthique » de 2%, ne peuvent rembourser avec un taux de 5%. Elles font faillite, et cela aggrave la situation de nos « cigales » - pas toujours responsables de leur « sur-consommation » ou de leur « sous-épargne », surtout quand elles se retrouvent au chômage dans des secteurs comme l’automobile ou l’agro-alimentaire.

Aucune « méthode » ne peut fonctionner, d’ailleurs, sans dommages collatéraux de plus en plus importants, puisque, globalement, les dettes actuelles ne pourront jamais être complètement remboursées avec le système actuel.

Que faudrait-il faire donc.
Deux pistes, l’une de façon urgente, l’autre en prenant un peu plus de temps.

a) Dans l’urgence
: séparer les dettes « publiques » des dettes privées (entreprises et particuliers) pour pouvoir les traiter différemment.
Pour les dettes publiques (soit les annuler purement et simplement – méthode « à la bolchevique de 1917 – soit déclarer caduques les intérêts passés de la dette publique – soit émettre de la monnaie centrale – sans intérêts - d’un montant égal aux dettes cumulées).
Pour les dettes privées, là encore traiter différemment les dettes des entreprises et les dettes des particuliers.
Pour les particuliers, annuler les dettes des surendettés, dès lors que ces derniers sont en situation précaire, et que ces dettes ont été souscrites à des taux « usuraires » supérieurs au taux éthique, corrigé éventuellement de l’inflation et d’un ou deux points. Ce taux usuraire, dans le contexte actuel (croissance zéro, inflation de 2%) vaudrait en France 4%, contre les 18 ou 20% couramment pratiqués.

Pour les dettes des entreprises, regarder celles qui correspondent à des entreprises « d’utilité collective » , respectueuses de l’environnement, et les autres. Remettre entièrement les dettes aux premières, ou les refinancer par émission monétaire de la banque centrale (éventuellement en leur prêtant ces nouvelles ressources à un taux « éthique »). Pour les autres, les inciter à se refinancer sur le marché d’épargne, là encore en limitant les taux à un taux non usuraire (éthique = croissance plus inflation)

Notons qu’une bonne partie de ces mesures (en particulier l’émission monétaire de la banque centrale dirigée vers les administrations pur couvrir la dette publique) est interdite par le traité de Maastricht et le traité de Lisbonne. Il faudra donc remettre ces traités en cause, voir sortir de la zone euro pour la France, peut être même de l’union européenne. Mais une telle menace peut suffire pour qu’on ait le droit de le faire sans en arriver à de telles extrémités.

Dénoncer la dette publique, qui est souscrite à 55 % par des « non résidents » peut aussi faire scandale : mais je ne vois pas les blindés chinois, les bombardiers US ou les nomades saoudiens intervenir dans ce cas, surtout qu’ils ont des problèmes analogues chez eux.
La question du surendettemnt est mondiale, et les 280 milliards d’excédents de la Chine ne représentent rien par rapport aux 50 ou 60 milliers de milliards de la dette mondiale. Je pense que de nombreux pays seraient ravis de la position que pourrait prendre la France en ce domaine.


b) A plus long terme


Une réforme ou une révolution monétaire sont indispensables, en dehors et en sus des mesures d’urgence évoquées plus ci-dessus.

Je pars en effet du principe – ou du postulat – suivant : la véritable richesse (du moins dans le domaine matériel) correspond à tout ce que l’on peut produire et consommer. La monnaie, sous forme espèces ou sous forme monnaie scripturale, n’est qu’un moyen.

Si ce moyen est perverti, si la richesse réelle est très inférieure à la richesse potentielle – du fait que de nombreuses capacités de production sont inutilisées, tant au niveau des hommes que des machines – alors une réforme du système monétaire est indispensable.

Il ne s’agit pas de vouloir décréter à tout prix une croissance, certaines productions sont inutiles, voire dangereuses. Mais cela n’a rien à voir avec les problèmes monétaires : la monnaie crée par les banques n’est pas créée en fonction de considérations environnementales ou éthiques, mais bien pour le profit anticipé des banques. Il faut donc empêcher les banques d’orienter la production en fonction de leurs intérêts particuliers, alors que c’est l’intérêt général qui doit prévaloir.

Pour cela, je ne vois que trois pistes 'globales' possibles, qui peuvent être suivies indépendamment, mais aussi de façon complémentaire.

La piste de l’argent ou du crédit social – celle de Douglas et de Louis Even, pionniers du crédit social.
La piste du crédit mutuel : il n’y a pas d’émission supplémentaire de monnaie, mais simplement des crédits échangés entre les différents agents économiques, tantôt cigales, tantôt fourmis
La piste suggérée par Maurice Allais : les banques commerciales n’ont plus le droit de créer de la monnaie scripturale (« 100% money »), on sépare les établissement « intermédiaires financiers » des banques ne faisant que de la gestion (comptable) monétaire, du « cash management »

De prochains billets tenteront de faire le point sur ces différentes pistes, ainsi que sur la piste de monnaies spécifiques, complémentaires, à usage plus limité, plus spécialisé.

Commentaires bienvenus, B.L.

dimanche 7 février 2010

dettes publiques, interets prives

Sur la question des intérêts et de la dette publique.

Comme de plus en plus d'échanges dans la blogosphère portent sur cette question, je crois qu'il est utile de repréciser que la question des remboursements de la dette publique et le problème de la gestion de la monnaie - et d'une croissance folle – sont en grande partie liée à la question du niveau et de l'influence du taux d'intérêt.
En dehors donc des responsabilités liées à la création monétaire, il semble donc nécessaire d’instituer des règles d'encadrement du crédit (en sus des règles éventuelles d'encadrement des revenus).

J’ai souvent soutenu l’idée d’un taux d’intérêt « éthique » : aucun taux (et plus particulièrement celui de la dette publique) ne doit être au dessus du taux réel de croissance anticipé pour l'économie, seule façon de ne pas avoir une baignoire 'monétaire' qui se vide plus vite qu'elle ne se remplit, et d'éviter une recherche de croissance démesurée ayant pour seul but de rembourser les emprunts.

Un peu d'arithmétique (et l'utilisation élémentaire d'un tableur ;-) ) montre(nt) la chose de façon triviale:

En prenant un taux de croissance de 2%, et un taux d’intérêt de 5%, un calcul élémentaire (à vitesse de circulation constante, et avec des taux d'intérêt et des taux de croissance stables) nous donne sur 20 ans les résultats suivants:

La première colonne représente l’année, la deuxième colonne l’agrégat M1 ramené à 100 initialement (qui passe à 265 en 20 ans).
L’évolution du PIB figure en troisième colonne (il démarre avec la valeur 384 : en fait, il faudrait tout multiplier par 3,15 pour avoir les 1800 milliards d’euro du PIB français de 2008).
La quatrième colonne mesure l’évolution du ratio M1/PIB
La dernière colonne rétablit, de façon "lissée" une évolution du PIB francçais entre 1989 et 2008: ce ne sont que des ordres de grandeur, bien sûr, correspondant à un taux de croissance "virtuel" de 2%.

(Nous montrerons dans un autre tableau l'évolution statistique sur 15 ans - données factuelles, "officielles" - de l'agrégat monétaire M1 par rapport, cette fois, à l'argent liquide ("Currency"= billets plus pièces))




En 20 ans, pour un taux d'intérêt de 5% et un taux de croissance du PIB de 2%, l'agrégat M1 passe de 26% du PIB à 46% du PIB.

C'est une autre façon de dire que la sphère financière va s'enrichir aux dépens de la sphère productive, ou encore que les capitalistes profitent de revenus non gagnés aux dépens des "travailleurs", entrepreneurs comme 'prolétaires'.

On voit aussi, de même, qu’une différence de 3% entre ces deux taux conduit le déficit public à ne jamais pouvoir être remboursé, à moins de diminuer les dépenses et d’augmenter les recettes (impôts ?) de l’état de façon drastique, et donc insupportable.

C'est d'ailleurs ce que de nombreux auteurs, dont A.J. Holbecq et Ph. Derudder avaient montré (cf. "La dette publique, une affaire rentable"): ainsi les intérêts payés pendant 27 ans, entre 1980 et 2006, ont représenté plus de 1100 milliards d'euros, alors que la dette elle-même n'a augmenté que de 913 milliards d'euros. Ssns ces intérêts cumulés - c'est à dire si la France avait pu créer la monnaie correspondante, au lieu d'emprunter auprès de banques commerciales - la France, fin 2006, aurait eu plus de 200 milliards d'excédent budgétaire, ce qui lui aurait permis de rembourser entièrement les déficits cumulés pendant ces 27 ans...

Sans revenir donc sur le privilège exhorbitant accordé aux banques (le privilège de "battre monnaie fiduciaire" et de pouvoir prêtre à l'état avec 3% de marge: ce qu'un billet de Natixis datant de janvier 2010 a encore confirmé) - d'autres billets sur ce blog, ou ailleurs, en ayant amplement parlé, il me semble utile de montrer que si l'agrégat M1 a ainsi augmenté par rapport au PIB, il en a été de même dans des proportions voisines, pour l'argent-liquide (billets plus pièces) mais avec des fluctuations relativement importantes.

Le tableau suivant va illustrer ce point, cette fois-ci dans le contexte de la zone euro (15ans, mois par mois, données en milliers d'euros):

Period ↓Currency value M1 M1/Currency
2009Nov 750109 4462083 5,95
2009Oct 745447 4484004 6,02
2009Sep 740640 4402728 5,94
2009Aug 741163 4399063 5,94
2009Jul 745471 4332559 5,81
2009Jun 734980 4236798 5,76
2009May 731994 4186899 5,72
2009Apr 729212 4193541 5,75
2009Mar 719947 4118806 5,72
2009Feb 715969 4129472 5,77
2009Jan 712336 4099616 5,76
2008Dec 722924 3974183 5,50
2008Nov 703740 3957568 5,62
2008Oct 698922 4004350 5,73
2008Sep 657204 3887351 5,91
2008Aug 656106 3850635 5,87
2008Jul 658825 3836504 5,82
2008Jun 652134 3845554 5,90
2008May 645772 3850976 5,96
2008Apr 641431 3837211 5,98
2008Mar 632928 3840488 6,07
2008Feb 628792 3840617 6,11
2008Jan 623208 3854044 6,18
2007Dec 638620 3830465 6,00
2007Nov 618703 3853032 6,23
2007Oct 613589 3842720 6,26
2007Sep 610528 3832355 6,28
2007Aug 610685 3838780 6,29
2007Jul 612964 3823959 6,24
2007Jun 605045 3790991 6,27
2007May 597697 3766299 6,30
2007Apr 594842 3745802 6,30
2007Mar 588596 3738977 6,35
2007Feb 578812 3709559 6,41
2007Jan 575735 3691691 6,41
2006Dec 592282 3685076 6,22
2006Nov 571587 3616325 6,33
2006Oct 567175 3598083 6,34
2006Sep 563264 3599260 6,39
2006Aug 559066 3580731 6,40
2006Jul 562779 3557871 6,32
2006Jun 553802 3559106 6,43
2006May 543680 3544348 6,52
2006Apr 540385 3517573 6,51
2006Mar 532322 3484658 6,55
2006Feb 524920 3464427 6,60
2006Jan 520930 3440421 6,60
2005Dec 532914 3422983 6,42
2005Nov 514488 3386468 6,58
2005Oct 510522 3377160 6,62
2005Sep 507149 3349436 6,60
2005Aug 500919 3328395 6,64
2005Jul 506427 3300974 6,52
2005Jun 496551 3254973 6,56
2005May 485829 3050521 6,28
2005Apr 481074 3026812 6,29
2005Mar 471751 3003462 6,37
2005Feb 463566 2990502 6,45
2005Jan 459893 2962631 6,44
2004Dec 468426 2906478 6,20
2004Nov 448753 2912272 6,49
2004Oct 444394 2885794 6,49
2004Sep 438041 2870081 6,55
2004Aug 433400 2838079 6,55
2004Jul 436246 2825754 6,48
2004Jun 423014 2793055 6,60
2004May 416623 2775026 6,66
2004Apr 409373 2777006 6,78
2004Mar 399591 2756923 6,90
2004Feb 393469 2719587 6,91
2004Jan 389117 2707860 6,96
2003Dec 397902 2677644 6,73
2003Nov 379148 2661724 7,02
2003Oct 371239 2656872 7,16
2003Sep 364830 2623085 7,19
2003Aug 362668 2608287 7,19
2003Jul 361475 2576327 7,13
2003Jun 351042 2559749 7,29
2003May 343756 2553842 7,43
2003Apr 336320 2526511 7,51
2003Mar 327218 2501963 7,65
2003Feb 319317 2483887 7,78
2003Jan 312120 2456046 7,87
2002Dec 341158 2443268 7,16
2002Nov 321353 2416183 7,52
2002Oct 313872 2388636 7,61
2002Sep 306676 2371262 7,73
2002Aug 301114 2340264 7,77
2002Jul 296574 2323232 7,83
2002Jun 285696 2305287 8,07
2002May 273847 2290992 8,37
2002Apr 261655 2272466 8,68
2002Mar 254298 2241293 8,81
2002Feb 240476 2249355 9,35
2002Jan 246680 2247259 9,11
2001Dec 239720 2223121 9,27
2001Nov 279707 2219348 7,93
2001Oct 295453 2202549 7,45
2001Sep 309607 2192127 7,08
2001Aug 319234 2171594 6,80
2001Jul 328033 2157842 6,58
2001Jun 333023 2156258 6,47
2001May 332902 2142987 6,44
2001Apr 336171 2124661 6,32
2001Mar 336281 2105802 6,26
2001Feb 335032 2106116 6,29
2001Jan 336070 2094886 6,23
2000Dec 348369 2025811 5,82
2000Nov 337698 2021191 5,99
2000Oct 337602 2022323 5,99
2000Sep 339817 2014125 5,93
2000Aug 338781 2022499 5,97
2000Jul 343909 2012884 5,85
2000Jun 342023 1997825 5,84
2000May 338382 2005859 5,93
2000Apr 338582 2022097 5,97
2000Mar 335456 2003226 5,97
2000Feb 331989 1988897 5,99
2000Jan 333840 1987997 5,95
1999Dec 350787 1923210 5,48
1999Nov 331071 1914637 5,78
1999Oct 330544 1900239 5,75
1999Sep 328282 1887809 5,75
1999Aug 327370 1878935 5,74
1999Jul 332861 1880658 5,65
1999Jun 324790 1857387 5,72
1999May 322403 1837747 5,70
1999Apr 320733 1820616 5,68
1999Mar 318574 1807938 5,68
1999Feb 313911 1787741 5,70
1999Jan 314331 1808480 5,75
1998Dec 323437 1732438 5,36
1998Nov 314284 1705466 5,43
1998Oct 313372 1681123 5,36
1998Sep 311823 1669227 5,35
1998Aug 315095 1660416 5,27
1998Jul 320715 1650839 5,15
1998Jun 315514 1656273 5,25
1998May 317279 1634368 5,15
1998Apr 314877 1626160 5,16
1998Mar 311850 1607042 5,15
1998Feb 311818 1585539 5,08
1998Jan 311449 1573311 5,05
1997Dec 320614 1565384 4,88
1997Nov 314712 1554021 4,94
1997Oct 311745 1550447 4,97
1997Sep 311131 1530295 4,92


Le ratio M1/currency, que j'ai appelé dans d'autres billets "monnaie"/"argent liquide" a donc varié entre 4.88 et 7.80 - en dehors d'une période un peu spéciale, celle du lancement de l'euro, fin 2001/début 2002 - pour tourner actuellement autour de 6 (En France, les variations de ce ratio d' "illiquidité" semblent plus faible, le ratio étant lui-m^me plus faible (autour de 5 actuellement) ).

Cela semble indiquer deux choses, qu'il faudrait sans doute creuser d'un peu plus près.

a) Une crise de liquidité, si elle se produit dans la zone euro, ne commencera sans doute pas par la France, puisqu'il y a relativement plus de billets disponibles (par rapport à la monnaie fiduciaire) en France qu'en Europe - alors que, pourtant, l'utilisation de la monnaie scripturale (par l'intermédiaire de l'emploi des cartes bancaires, des chèques ou des virements) est au moins aussi grande en France que dans le reste de la zone euro.

b) Les évolutions comparées de M1 et de l'argent liquide ("currency") ne permettent pas de dire si c'est la banque centrale ou les banques commerciales qui initient le processus d'augmentation monétaire. Mais le processus d'augmentation de la masse monétaire est indéniable, s'accompagne d'une augmentation similaire du montant d'argent liquide en circulation. Ces augmentations concomitantes sont plus importants, en pourcentage, que la croissance du PIB, et me semblent pouvoir être expliquées, pour une bonne part, par les intérêts non "éthiques" perçus par les banques.

Commentaires bienvenus.

B.L.

vendredi 5 février 2010

Encore sur la monnaie, censure, desillusion, contre-sens et realites

Sur la nouvelle pensée unique dans le domaine monétaire.

Je pensais ne plus avoir à, ne plus devoir, démonter certaines pratiques, surtout venant de quelqu'un qui se prétend défenseur des pauvres, des exclus, des états endettés, et pourfendeur de la pensée unique. Et pourtant...

Sur un blog connu dans la blogosphère française, celui de Paul Jorion, le commentaire suivant avait été posté par un certain "@crapaud rouge" (le 5 février 2010 à 20:44)

« Bravo pour la démo ! Elle va tout à fait dans le sens de "L’Argent mode d’emploi" qui se fonde sur le distinguo entre le « vrai argent », – la monnaie fiduciaire -, et ce qui est simplement comptabilisé en donnant l’impression d’être de l’argent mais qui ne mérite pas le nom de monnaie. Les dépôts ne sont que des promesses de payer, alias reconnaissances de dettes.. »)

J'avais tenté de répondre à ce "crapaud rouge" la chose suivante:

Vous avez raison: L’argumentation de Voyer (auteur du billet niant la création monétaire par les banques privées) va tout à fait dans le sens de ce qu’écrit Paul Jorion dans « l’argent, mode d’emploi ». La seule différence c’est que Voyer n’a pas le talent littéraire de Paul, et que ses arguments sont donc beaucoup plus ennuyeux, donc encore plus critiquables, B.L.

Commentaire supprimé, dont acte.

Bien entendu, Paul Jorion a le droit de faire ce qu'il veut sur son blog: il pourrait simplement avoir la décence d'écrire: tout argument - fut-il courtois et 'policé' - s'opposant à mes idées sera banni de MON blog.

Je vais donc ici dire, en termes courtois et policés, ce qui me semble "abracadabrantesque" dans les thèses de Jorion - et de Voyer (qui se présente comme grammairien, commerçant, comptable et ... philosophe puisque, pour lui "La comptabilité est une branche importante de la philosophie").

Revenons donc à l'essentiel, la question monétaire, et de ce que prétendent explicitement Jorion et Voyer.

Voyer pense arriver à la "Démonstration de la non-création d’argent par les banques commerciales et de la stupidité de la scie « Les crédits font les dépôts »". Je ne vais donc pas reprendre ici les habituels "arguments d'autorité" utilisés contre (le plus souvent) ou pour cette thèse, je vais me contenter ici d'utiliser le simple bon-sens du lecteur, qui se fera lui-même son opinion.

Repartons des définitions de l'argent et de la monnaie, ce ce que ces mots représentent, à la fois conceptuellement et concrètement, pour chacun d'entre nous: quand ce sera nécessaire pour la clarté, j'utiliserai un exemple concret, celui de l'euro, pour éviter toute ambiguïté.

La monnaie - terme utilisé par l'ensemble des économistes - (money en anglais) est ce qui sert à payer, dans une communauté donnée: l'euro en europe, le dollar aux USA. Le terme 'populaire' mis pour monnaie, hélas, est "argent", ce qui conduit à des confusions sémantiques regrettables.

Nous réserverons le terme "argent" à "argent liquide" ("currency" en anglais): nos amis canadiens de la mouvance "crédit social" l'appellent "argent de poche", ceux qui parlent le "franglais" disent aussi "cash": un billet de 100 euros, c'est de l'argent. Une somme de 100 euros, quelque soit son support, électronique ou papier, c'est de la "monnaie".

Il y a différentes monnaies nationales: le dollar, l'euro, le yen, le rouble sont tous des exemples de "monnaie", ce ne sont pas des "argents". Un billet de 10 dollars est de l'argent, la somme de 10 dollars est de la monnaie.

Cela étant acquis, au moins pour la présente discussion, à quoi sert une "monnaie": à trois choses en réalité.

1)C'est un moyen de paiement, universel, accepté partout (à l'intérieur au moins d'une certaine communauté: l'Europe pour l'euro, la Russie pour le rouble)
2)C'est un étalon de valeur, une unité de compte (les prix des biens et services sont affichés en euros, en France - pas en moutons ou en kilogs de sel)
3) C'est une réserve de valeur (on peut garder des billets sous son matela, et les utiliser plus tard, conserver un certain montant d'euros sur son compte bancaire, et l'utiliser plus tard, sans "trop" perdre de pouvoir d'achat: tout dépend bien sûr de l'évolution générale des prix des biens et services dans la communauté considérée)

Sur le point 1, "moyen de paiement" certains estiment qu'un billet d'euro est plus efficace qu'un euro sur un compte bancaire. On peut payer en billets son boulanger, et n'importe quel commerçant. On peut vous refuser un chèque libellé en euros, ou bien l'utilisation de votre carte bancaire.
Mais, à l'inverse, je préfère avoir 1000 euros sur mon compte, pour passer une commande sur internet, ou pour verser un acompte pour mon nouveau canapé en cuir véritable. De plus, au dessus de 1500 ou 2000 euros, toute transaction doit utiliser la monnaie "non papier", la monnaie tout court (soit sous forme de virement, soit sous forme d'envoi de chèque, soit sous forme du débit par carte bancaire d'un compte bancaire).

Donc, pas d'avantage décisif entre l'argent liquide et la monnaie (bancaire), sauf, bien sûr, si vous avec une certaine attirance pour le travail "au noir" et les valises pleines de billets à transporter dans un paradis fiscal quelconque.

Sur le point 3, "réserve de valeur", on peut penser que conserver ses billets par devers soi, ou sous son matelas, est plus efficace que de garder une somme, plus ou moins considérable, à la banque.
En cas de panique bancaire, vous pouvez ne pas avoir le temps de retirer vos billets, en catastrophe, de votre banque, si tout le monde veut en faire autant. De fait chacun s'accorde, qu'il soit jorioniste ou anti-jorionaiste ou a-jorioniste, à penser qu'il y a moins de billets disponibles que de monnaie en circulation (je n'ai toujours pas compris comment Jorion, devant ce constat, pouvait dire que la monnaie "non argent" n'existait pas: un mystère philosophique sans doute).
Si donc vous êtes intéressés par les billets, vous penserez que c'est une meilleure "réserve de valeur" que votre monnaie bancaire: cette réserve "billets" sera toujours disponible.
Là encore, cela peut se discuter, car en cas de panique bancaire "partielle", vous pouvez toujours tenter de faire un virement vers une autre banque, plutôt que de vous faire piétiner devant les portes de votre agence par une foule en délire.

Mais, peu importe, même si l'on peut admettre que les "billets", l'argent-papier est, sur ce point - celui de réserve de valeur , une "meilleure monnaie" que la "monnaie en général",la monnaie "scripturale", et que 100 000 euros en billets, chez vous, est préférable à 100 000 euros sur un compte numéroté, quelque part, il s'agit de savoir, ici, comment la monnaie "non papier" est émise, comment elle "commence", comment elle "finit", en fait comment la monnaie est créée, et comment elle est détruite, et par qui.

Sur le plan historique, l'histoire est bien connue. La monnaie a commençé par être une monnaie "marchandise", et entre 1700 et 1900, cette monnaie-marchandise fut essentiellement de l'or, du moins en occident.

Cet or était "stocké" dans les coffres des banques. Les banquiers étaient de simples "dépositaires" de cet or, des gardiens de coffre-forts. Leurs clients leur apportaient leur or, et recevaient en échange un certificat de dépôt (c'était un vrai dépôt, les clients déposaient bien quelque chose, contrairement à ce qui se passe maintenant dans les dépôts bancaires où, en général, ce ne sont pas les clients qui "déposent" de l'argent "sonnant et trébuchant").

Ce certificat de dépôt, ou reçu, pouvait être utilisé de 2 façons.

La première façon, bien sûr, c'est si le dépositaire voulait récupérer tout ou partie de cet or.

La deuxième façon était d'utiliser ce reçu comme un billet "au porteur" pour acheter des marchandises, ou pour louer des services. Ce reçu pouvait ainsi passer de mains en mains, le porteur de ce reçu (parfois authentifié par une contre-signature, ou une série de contre-signatures) l'utilisant comme monnaie (d'échange), comme moyen de paiement.
La "réserve de valeur", elle, était le stock d'or.

On connaît tous, plus ou moins,la suite de l'histoire. Non contents de se faire payer pour le service de "gardiennage" de l'or de leurs clients - ce qui est tout à fait normal, bien sûr - les banquiers, constatant qu'on venait rarement leur réclamer leur or, se mirent à émettre non plus des reçus, mais des prêts. Ces prêts n'étaient pas gagés sur l'or qu'ils possédaient (la plupart des banquiers n'avaient pas de "fonds propres", ou si c'était le cas, c'était une infime partie du stock d'or qu'ils "gardaient") mais sur l'or qu'ils avaient en dépôt.

Et, au lieu de se limiter à ce début d'escroquerie: prêter l'argent des autres, mais sans prêter plus que leurs stocks ne permettaient (s'ils avaient un million d'euros or, en prêtant la même somme il y aurait déjà eu deux millions en circulation, un million "100% or" correspondant aux reçus des dépôts-or de leurs clients, un million de prêts "ex nihilo" reposant sur du vent, et une tromperie manifeste), ils sont allés beaucoup plus loin
.
Constatant "empiriquement", (le mot savant, qui se veut scientifique, pour "empiriquement" ou "pragmatiquement" est .... "statistiquement") que moins de 10% de "leur" or était réclamé pour être retiré, et que les mouvements de retrait étaient le plus souvent compensés par des mouvements de dépôt, ces banquiers "gardiens" allèrent jusqu'à émettre 10 fois - pour les plus peureux - à 100 fois - pour les plus "audacieux" - la valeur du stock qu'ils avaient en garde.

D'où, bien sûr, des paniques bancaires récurrentes, lorsque les dépossants d'or tentaient de revenir chercher, plus nombreux que prévu, leur or.

Hé bien il en est exactement de même aujourd'hui, l'or ayant 'simplement' été remplacé par le papier monnaie, et les prêts bancaires étant devenus de la monnaie scripturale, au lieu de petits mots écrits sur un bout de papier par leur banquier, un "bank-note"

Si l'on regarde les "fonds propres des banques", leur "capital propre", les banques européennes ne sont tenues par la loi que de posséder 2% de l'argent qu'ils prêtent. Avec les réserves de liquidités (l'argent-papier, les stocks de billets en euros) que les banques sont aussi plus ou moins tenues d'avoir, ou de pouvoir se procurer très rapidement, dans la journée, on arrive à une possibilité de prêts de l'ordre de 7 à 8.

Dit plus précisément, et très concrètement, avec vingt milliards d'euros de fonds propres, et une réserve de billets de 150 milliards d'euros, le système bancaire européen peut prêter jusqu'à 1000 milliards, ces prêts étant bâtis à 80% sur de la "confiance", mot noble pour dire du "vent", du "vide", de la monnaie créée ex-nihilo.

Les faits parlent d'eux-même. Sur les 20 dernières années, le ratio "monnaie"/"argent liquide", ou plus exactement M1/"argent liquide" a oscillé en Europe entre 4 et 9.4, pour osciller, depuis 2003, entre 4.4 et 6.2. Ce ratio est actuellement de 5.95. (M1 est la somme des comptes à vue - appelés à tort "dépôts à vue", alors que la plupart du temps ces dépôts ont été créés par des prêts, et non par une épargne initiale - et des billets, des euros-billets, en circulation)

Que disent Jorion et ses disciples: sans contester ce chiffre, ils disent simplement que ce ratio n'a pas de sens, qu'on ne DOIT pas comparer la monnaie bancaire et l'argent (je n'ose supposer qu'ils auraient aussi refusé que l'on étudie le ratio entre les prêts basés sur l'or et l'or lui-même, il y a un siècle ou deux, le "signe" n'étant pas "la chose")

Revenons donc sur cette question de création-destruction monétaire.

Si l'on prend en compte le système bancaire dans son entier (on pourra aussi se reporter à l'un de mes billets précédents), on peut considérer que ce système - l'ensemble des banques commerciales - dispose d'une certaine quantité d'euros en billets, billets qui ont été émis par la BCE, banque centrale européenne.

Tant que nous payons en euros, que ce soit en billets ou en monnaie (scripturale) - chèques, carte bancaire, virements ou autres - il n'y a pas de problème, pas de "fuites" en dehors de ce système.

Les problèmes peuvent venir de 3 sources:
a) si, pour une raison ou pour une autre, les clients du système veulent retirer plus de "liquide" (l'équivalent de "plus d'or") que le système bancaire n'en possède.
b) si, pour une raison ou pour une autre, la banque centrale impose une modification des ratios des banques, que ce soit des ratios de liquidité ou des ratios de fonds propres.
c) si les achats faits hors de la zone euro se montrent plus importants que les ventes, et si l'euro n'est plus considéré comme une monnaie attrayante.

Dans ces trois cas, la banque centrale européenne aurait à intervenir. Le fera t-elle pour le bien commun ?: ceci est une autre histoire.

Si, maintenant, nous regardons ce qui se passe à l'intérieur du système, l'histoire se complique un peu.

Jusqu'à maintenant, nous n'avons considéré qu'un agrégat de banques, le système bancaire dans sa globalité. Parler d'euro en général avait donc un sens, de même qu'un billet de 100 euros avait un sens précis, parler d'un compte de 100 euros - que ce compte soit à la Société Générale, à la BNP, au Crédit Agricole, à la Poste ou aux Banques Populaires avait aussi un sens précis.

Mais si nous faisons intervenir la concurrence entre les banques, il n'en va plus nécessairement de même. Un euro BNP a t-il la même valeur qu'un euro CA, qu'un euro BP, qu'un euro La Poste.

La réponse est ambiguë: cela dépend. Si la concurrence est "oligopolistique", et "stable", c'est à dire si chaque groupe bancaire se contente de sa part de marché, ne cherche pas à attirer de nouveaux clients, les "fuites" entre euros BBP, euros CA et autres euros se compenseront "statistiquement".
Le mot clé, ici, est compensation: globalement, les chèques, virements qui iront d'un groupe bancaire aux autres seront compensés par les chèques, virements et autres transferts bancaires qui lui proviendront des autres groupes, et ceci sera vrai pour chaque groupe bancaire. C'est évident, et il n'y a donc pas besoin, je pense, d'être expert en comptabilité pour le comprendre. C'est un jeu de chaises musicales, mais où il y aurait autant de chaises que de personnes.

En cas de "turbulences" bancaires, ce sont les plus gros qui risquent "statistiquement" le moins, sauf si les rumeurs visent plus tel ou tel groupe: ainsi la société Générale a pu être attaquée lors de l'épisode Kerviel. Le système bancaire n'aimant pas trop les turbulences, il est assez rare qu'ils essayent de faire grossir "en interne" leur part de marché: ils préfèrent racheter des banques, que grossir à leurs dépens. Dans le cas contraire, si certaines banques veulent augmenter leur part de gâteau, si certaines personnes veulent plus de chaises qu'ils n'en possèdent initialement, cela peut se gâter, bien sûr.

Bien entendu, ils peuvent aussi essayer d'acquérir des clients "liquides", par exemple ceux qui ont de "vraies" épargnes. Ainsi la chasse aux clients des Caisses d'Epargne et des possesseurs des livrets A (Ecureuil ou La Poste) a permis au Crédit Agricole de tenter de gagner des clients leur apportant un peu plus de sécurité.

Pour en revenir aux fuites "de monnaie", nous avons vu qu'elles pouvaient se produire à l'intérieur du système bancaire. Elles peuvent aussi se produire entre le système bancaire commercial et la banque centrale, si plus de billets sont tout à coup nécessaires. Mais, historiquement, le ratio "Monnaie"/"liquidités" se modifie rarement très brusquement, et la "panique" par manque de billets ne s'est jamais produite en France depuis les années 1930, voire même avant.

Cette monnaie bancaire, qui provient des banques, et qui circule essentiellement entre les comptes bancaires, les comptes à vue (appelés, à tort, avons nous déjà dit "dépôts à vue"), d'où vient-elle? Des banques, bien sûr.

Cette monnaie est émise à l'occasion de prêts, et elle est détruite à l'occasion de remboursements: c'est pour cette raison que certains appellent cette monnaie une monnaie "de crédit", voire de "l'argent-dette".

Comment peut-on expliquer, alors, que cette monnaie, en particulier quand elle est mesurée statistiquement par l'agrégat M1 (monnaie scripturale plus argent liquide en circulation) augmente plus vite que le PIB, c'est à dire que l'agrégat mesurant la production et la consommation de richesses?

Si les remboursements sont inférieurs aux emprunts, c'est bien pour une raison toute simple, mise en évidence par Louis Even et les tenants du crédit social au milieu des années 1940: les banques prêtent contre intérêt. On peut rembourser le principal, puisque la monnaie que les banques ont créée servira à cela. Mais on ne peut rembourser les intérêts avec la monnaie originellement créée.

Il faut donc de nouvelles dettes, et/ou des destructions de richesses, pour permettre à la masse monétaire de croître plus vite que le PIB. Les emprunteurs, sans de nouveaux emprunts, ne pourront jamais, globalement, statistiquement, rembourser tous leurs prêts. C'est vrai pour les particuliers, c'est vrai pour les états.

Bien sûr, certains particuliers pourront rembourser, mais en condamnant d'autres particuliers à être conduits à la faillite: dans ce cas la monnaie correspondante sera effectivement détruite. Ou bien les banques se serviront sur les garanties que l'emprunteur ruiné aura déposé pour obtenir son prêt. Ainsi, globalement, les banques sortiront toujours gagnantes, tant que le système fonctionnera ainsi.

Et il en est de même pour les dettes publiques. A moins de contraindre d'autres emprunteurs à la faillite, ou à obtenir un moratoire des banques, la dette publique ne pourra jamais s'éteindre.

Il est donc piquant de voir certains bons apôtres, dont P. Jorion et consort, se demander d'où provient cette économie d'endettement, alors qu'ils nient le phénomène qui la cause, la création de la monnaie par l'intermédiaire de crédits.

Une dernière interrogation, peut être. Si la monnaie croît plus vite que les richesses produites, pourquoi l'argent-liquide lui-même - les billets en circulation - suit à peu près la même courbe, si l'on en croit le ratio "M1/Argent". La monnaie "non papier" est de plus en plus utilisée (plus de 95 % des échanges se font autrement que par l'utilisation d'argent liquide), l'argent de moins en moins.

La banque centrale est-elle simplement "suiveuse": elle émet la monnaie centrale (billets et monnaie scripturale centrale) pour accompagner la croissance des dettes, c'est à dire de la monnaie (scripturale) bancaire, ou est-ce le contraire?

Je laisse cette question en suspens. Au lecteur de voir.

Dernière remarque enfin. Peut-on sortir de ce système mortifère (pour l'économie en général et pour les exclus, les humbles , les sans grade en particulier)?

Je le crois, et ai indiqué deux pistes pour cela, que je reprendrais dans un prochain billet: celle du crédit social de Louis Even et de ses successeurs, celle de la réforme monétaire décrite par M. Allais dans son livre "l'impôt sur le capital et la réforme monétaire" et dans des articles ultérieurs.

Bonne lecture, commentaires critiques bienvenus.

mercredi 3 février 2010

Monnaie, realites et utopies

Monnaie, réalités et utopies

La lecture d’une vidéo, très intéressante, produite par l’organisation** « theMoneyFix » m’a incité à reprendre l’explication du « système monétaire », à la fois pour en tenter de mettre fin aux fantasmes qui y sont associés, et aussi, le plus important, pour essayer d’indiquer quelques pistes de solutions pour que la monnaie soit davantage un moyen mis à la disposition de l’économie qu’un fin en soi.

Tout d’abord, je vais fixer le vocabulaire employé, avant de parcourir les grandes lignes de la vidéo indiquée ci-dessus en en commentant les principaux points.

J’émettrai ensuite quelques commentaires plus personnels.

Le vocabulaire monétaire :
Ce que les anglo-saxons appellent « money » sera traduit ici par … « argent » (au sens de « monnaie », ou, s’il convient d’être plus explicite et plus précis, agrégat monétaire M1).

Le mot « currency » sera traduit par « argent liquide », ou encore « espèces » ou « monnaie-papier » (D'autres équivalents seraient: "cash", "monnaie fiduciaire", "liquidités").La "monnaie-papier" est émise par l'institut d'émission, en Europe par la BCE.

La « monnaie » contient donc, comme sous-ensemble strict, la monnaie-papier. Certains en doute, mais nous verrons pourquoi cela n’est pas discutable.

Que nous dit, ou nous rappelle, cette vidéo , sur l’aspect sociologique de la monnaie:

1)Quelques faits et phénomènes sociologiques.
L’argent semble gouverner la plupart des existences, que l’on en ait très peu, ou énormément.
Peu de gens savent réellement ce qu’est la monnaie, et ne semblent d’ailleurs pas vraiment s’en préoccuper. C’est davantage les usages de la monnaie, ce qu’on peut faire avec, que ce qu’elle est, qui préoccupent la plupart des gens

2)Après avoir rappelé que la « Federal Reserve » américaine repose, depuis 1913, sur un consortium de banques privées et n’est donc ni « fédérale », ni « réserve » , le problème de la « réalité sociale » de la monnaie est soulevé.

3)Deux pistes de réflexion sont proposées:
Pourquoi la monnaie, qui devrait être au service de tous, est-elle gérée, au moins aux Etats-Unis, par un organisme privé ?

Ne serait-ce pas parce qu’il y a un lien entre le système monétaire et l’inconscient collectif de la société : avec sans doute, en subliminal, le fait qu’il faudrait changer de société pour pouvoir changer de système monétaire – sur ce point, je militerai plutôt pour l’inverse ?

Le grand « secret », ou le mystère de la monnaie va alors nous être révélé, au bout de 14 minutes instructives, car partant des impressions de « l’homme de la rue »

4)Pour cela, on nous rappelle d’abord le rôle des banquiers de l'époque du « standard-or ».
La première monnaie, ou le premier « papier-monnaie », correspondait simplement à des reçus contre or. Au lieu de se balader et de payer avec des pièces d’or, on déposait son or à la banque, en échange d’un reçu, et on payait avec ce reçu, qui circulait donc à la place de l’or, seule monnaie sonnante et trébuchante de l’époque.

5)Comme ce n’était pas très « rentable » pour nos banquiers, ces derniers se sont mis à émettre plus de papier-monnaie qu’ils n’avaient dans leur coffre.

Il ne nous est pas dit comment cela était possible (puisque ces morceaux de papier ne pouvaient pas être remis en tant que reçus, puisque de l’or nouveau n’était pas apporté, par hypothèse même). On ne peut que supposer que c’était le début de la monnaie dette, ou du crédit bancaire. Le banquier A disait à son client B. Je vous prête 1000 dollars, ou, mieux, je vous fais un papier valant 1000 dollars : B, tout content, demandait rarement à voir si cet or existait bien, ou si cet or venait d’un autre client C, qui aurait déposé son or à la banque.

6)C’est donc le début de « création monétaire » par les banques. Les banques émettent plus de papier-monnaie qu’ils n’ont réellement d’or, ou de « reçus d’or » ou de « dépôts » en or. Ce grand secret n’en ait pas vraiment un, du moins il se révèle périodiquement à chaque panique bancaire, quand les gens veulent « toucher » leur or - censé être en quantité suffisante -, au lieu de se contenter d'utiliser uniquement comme moyen de paiement le "bout de papier" délivré par telle ou telle banque.

7)Ce qui suit en italique est un commentaire personnel :
Le seul « secret », peut être, c’est que le même phénomène s’applique maintenant à la « monnaie-papier » vs. la « monnaie tout court ».

Je m’explique :
Quand seul le stock-d’or donnait lieu à des reçus délivrés par la banque, ces reçus « circulant » correspondaient à une épargne initiale (l’or) qu’on utilisait pour des échanges divers : à un moment donné, il y avait autant de bouts de papier que de dépôts.

Quand le nombre de bouts de papier s’est mis à être supérieur au nombre de reçus – c’est à-dire au véritable or, cela signifie seulement que l’épargne était insuffisante pour couvrir les besoins d’échanges.
Ce n’est ni bien, ni mal, c’est comme cela. Les bouts de papier « circulant » étaient supérieurs en nombre aux « reçus ».
Ce n’est pas nécessairement du « vent », tant que les bouts de papier circulant correspondent à une véritable richesse, à un triptyque production-consommation-investissement supplémentaire.

Ce n’est que si ce triptyque n’est plus là que l’on peut se demander à quoi servent tous ces bouts de papier. Lorsque l’on préfère un stock d’or – immobile – à ce que l’on peut acheter avec des bouts de papier circulant – parce que on ne croit plus que l’on peut acheter avec ces bouts de papier – c'est alors que la panique bancaire, le « cash crunch » n’est pas loin.

8)Ainsi, lorsque le stock d’or a été remplacé par le stock de monnaie-papier (les billets), et lorsque les « bouts de papier circulant » ont été remplacés par la « monnaie scripturale » - de simples inscriptions sur les livres de comptes des banques, rien n’a véritablement changé.
Les prospecteurs et les déposants d’or ont été remplacés par la Banque Centrale, seule habilitée à « créer les billets ».
Les « bouts de papier » émis par … les banques ont été remplacés par la monnaie scripturale émise par … les banques.
Mais le principe était et reste le même : les banquent créent des moyens de paiement supplémentaires en prêtant davantage qu’elles n’ont en dépôts : « les crédits font les dépôts », même s’il est nécessaire qu’il y ait initialement certains dépôts pour consentir des crédits – plus importants.


9)Mais pourquoi les banques procèdent elles ainsi : quand elles accordent plus de prêts qu’elles n’ont en dépôts, que ce soit en or ou en papier-monnaie (dollars ou euros), elles prennent le risque d’être en "illiquidité" – et donc d’être « liquidées », mises en faillite. Elles font un pari, et une constatation.
Le pari fait, ou le risque pris : ne pas pouvoir fournir assez de liquidités (de l’or, il y a un siècle, ou des billets de nos jours) leur semble faible, très faible, relativement aux intérêts qu’elles obtiennent en échange de cette création monétaire.

Un seul exemple, pour illustrer cela.
Prenons une banque qui a 10 milliards de liquidités, 8 milliards de dépôts clients et 2 milliards en fonds propres. Avec des ratios "prudentiels" classiques, elle pourrait prêter jusqu’à 100 milliards. Si elle prête à 5% (ce qui n’est pas très élevé) elle va gagner en un an 5 milliards (pour 2 milliards de fonds propres : rentabilité, 250%).
Son risque : que ses clients veuillent retirer plus de 8 milliards, voire plus de 10 milliards, en liquide : faible risque, dans un contexte « normal », mais risque quand même.

Pour se couvrir, elle sait – mieux que du temps de l’étalon-or – qu’elle peut compter sur 3 ressources : ses confrères- sur le marché interbancaire- d’autres institutions financières- sur la marché monétaire- la banque centrale, enfin la seule susceptible de « créer » du papier-monnaie, les « véritables liquidités ».
Actuellement (rapport Natixis de janvier 2010), les banques commerciales européennes peuvent se procurer de la monnaie centrale (monnaie papier ou monnaie scripturale centrale) à 1.5%, pour prêter à 4 ou 5% - (à 4% pour l’état français, alors que c’est lui qui permet cet emprunt des banques à 1.5% ….)

Le risque encouru n’est donc pas très important, beaucoup moins grand en tout cas que du temps des stocks d’or : pas facile de trouver une mine d’or nouvelle en cas de panique bancaire…


Pour en revenir à la vidéo elle-même, leurs auteurs insistent sur une idée fort juste, mais pas toujours bien assimilée, qui consiste à dire que la monnaie est davantage une idée, un accord, un « agreement » (donc une convention) qu’une réalité. Le système monétaire est un système d’information dans lequel certaines personnes reconnaissent devoir de l’argent à d’autres, ces reconnaissances de dette pouvant prendre plusieurs supports, dont le support physique, tangible, devient de moins en moins utilisé (3 à 5% des échanges) , alors que l’information elle-même est de plus en plus dématérialisée (les moyens de l’utiliser étant essentiellement la carte bancaire, le chèque et le virement bancaire de compte à compte), la monnaie « immatérielle » étant utilisée dans plus de 95% des cas.

Les prêts sous-jacents à cette émission de monnaie virtualisée, de cette monnaie scripturale, se concrétisant par une simple écriture dans les « bank accounts », les dépôts à vue (qu’il vaudrait mieux appeler comptes à vue, car il n’y a pas eu préalablement de dépôts)

10)C’est donc l’intérêt bien compris des banques qui est à la base des prêts bancaires, que ces prêts soient justifiés ou non, « votre argent m’intéresse » disent les banques. En fait ce serait plutôt « les prêts que je vous accorde m’intéressent » que devrait dire chaque banque.

11)C’est à partir de cet « intérêt » que les auteurs de la vidéo émettent deux thèses, qui reposent sur une réalité, mais dont les conclusions sont partiellement discutables.
Puisque le « principal » des dettes, des emprunts, est censé être remboursé, un prêt de 10 milliards ne créera pas en permanence 10 milliards, un solde brut de 10 milliards ne devant pas être confondu avec un solde net de 10 milliards. Faut-il, à l’opposé, en conclure qu’il n’y a pas de création monétaire « scripturale » durable, comme le maintient (à tort) un petit courant hétérodoxe ? Les auteurs de la vidéo ne répondent pas directement sur ce point – ce qui est bizarre- en développant les deux thèses suivantes :

L’intérêt n’étant pas créé lors de l’octroi de crédits – ce qui est vrai – ne pourra pas être remboursé à partir de cet emprunt – ce qui est encore vrai, et les ressources correspondantes devront donc être trouvées ailleurs – ce qui est encore vrai. Ils en concluent que les intérêts ne pourront être payés qu’à partir d’autres ressources – ce qui est reste vrai – et que ces ressources correspondent nécessairement à des dettes, ce qui est partiellement discutable.
S’il y a eu croissance, on peut aussi imaginer que la Banque Centrale a pu accompagner cette croissance d’une émission de monnaie-papier supplémentaire, ou encore que l’intérêt payé aux banques a pu servir à ces mêmes banques – qui ont le droit de dépenser leur propre argent (= « money »), même si elles préfèrent dépenser celui de leurs clients, créé « ex nihilo » - pour acheter la production supplémentaire permise par la croissance.

Par ailleurs, ces mêmes auteurs soutiennent que si chaque personne endettée remboursait toutes ses dettes, le système monétaire s’effondrerait, car il n’y aurait plus de monnaie.

Là encore, c’est « presque » vrai, tout dépend des taux d’intérêt et du ratio de liquidité. Si nous reprenons notre exemple, avec 10 milliards de monnaie fiduciaire (=billets), un taux d’intérêt de 5%, et 100 milliards de prêts, il faut rembourser 105 milliards : il n’y aura plus de dettes, et il restera 5 milliards de « liquidités », de monnaie fiduciaire.
Leur thèse est donc « théoriquement » fausse - à un instant donné, tout dépend du cumul d'intérêts déjà réalisés - mais « pratiquement vraie », les intérêts finissant par s'accumuler plus que de raison, et ce, d'autant plus vite que le taux d'intérêt dépasse le taux de croissance de l'économie. De fait, dans la pratique, le taux d’intérêt moyen est sûrement plus élevé que celui que j’ai indiqué, et il semble difficile que chacun puisse rembourser tous ses emprunts sans mettre à mal l’équilibre économique général.
Sous une autre forme, plus ancienne car écrite dans les années 1940, Louis Even, que nous reverrons à propos du crédit social, souligne d'une façon équivalente le pouvoir exorbitant (quand il n'est pas contrôlé) des banquiers:
"Le banquier fait le capital, rien que le capital. Personne ne fait l'intérêt, puisque personne autre ne fait l'argent. Mais le banquier demande quand même capital et intérêt. Un tel système ne peut tenir que moyennant un flot continuel et croissant d'emprunts. D'où un régime de dettes et la consolidation du pouvoir dominateur de la banque."

C'est donc bien l'intérêt qui est la cause majeure des crises monétaires: faut-il pour autant supprimer le rôle de création monétaire des banques? C'est une des solutions envisageables pour mettre réellement la monnaie - en tant que moyen - au service de la prospérité économique- la fin. Nous en reparlerons un peu plus tard.

Je soutiendrais plus volontiers pour ma part la proposition suivante : supprimer (ou effacer) les dettes des états et des exclus : cela mettrait quelques banques en faillite, mais l’on s’en remettrait sans doute.

On en arrive maintenant aux pistes plus ou moins réalistes, parfois même utopiques, proposées par les auteurs de la vidéo : j’en citerai trois, et en rajouterai deux autres de mon propre chef.

Les cinq pistes proposées ont toutes le même objectif : permettre que le système socio-économique dans lequel nous vivons ne reste pas indéfiniment l’otage d’un système monétaire mal conçu, et éviter que le développement potentiel de richesses, matérielles ou non, ne soit bloqué, ou orienté, par la chape de plomb d’une monnaie ne profitant essentiellement qu’aux plus riches, au dépens des plus pauvres ou des moins chanceux.

Ces cinq pistes sont : monnaie complémentaire « classique », crédit mutuel, troc, crédit social et monnaie fondante.

Monnaie complémentaire « classique » et troc partagent une vision commune : il ne s’agit pas de remplacer la monnaie « normale », celle gérée par les banquiers, mais de la compléter.

La monnaie complémentaire présentée dans la vidéo repose sur une expérience concrète (celle d'Ithaca, dans l'état de New-York) et est émise en équivalents horaires, ce que n’aurait pas désavoué Karl Marx avec sa valeur-travail, l’heure de travail étant l’étalon de mesure de toute chose. Cette idée est voisine de celle développée par les tenants français de l’écosociétalisme, dont l’un des représentants les plus connus est André-Jacques Holbecq.

Je crois moyennement à ce type de monnaie qui, d’après moi, ne peut avoir un sens qu’au niveau d’une communauté assez retreinte ne dépassant pas quelques centaines d’individus : c’est cependant une bonne approche de monnaie « complémentaire ».
Elle peut par ailleurs avoir un impact sociologique et psychologique non négligeable, en re-socialisant des exclus ou des personnes fragilisées par le « système ». Un autre inconvénient souligné par l’un des auteurs de la vidéo est que cette monnaie « horaire » reste une monnaie, et que son montant est donc défini . Il peut donc y avoir insuffisance de monnaie, de stock de monnaie (ce contre argument me semble cependant discutable, car le nombre d’heures dans une journée est limité, lui aussi)

Le troc, (« bartering »), là encore, ne veut pas remplacer la monnaie classique, mais la compléter. On va échanger des services des produits, par l’intermédiaire d’une bourse, d’un journal d’information, éventuellement de sites web, le principe étant de lutter contre les ressources inutilisées et les besoins non satisfaits : imprimerie ne tournant qu’à 50% de ses possibilités, voitures de collection dormant dans un garage, restaurants à moitié vide, etc.
Là encore, au niveau d’une association locale, ou d’une communauté pas trop importante, cela peut avoir un impact socio-psychologique, mais je ne vois pas ce troc industrialisé comme LA piste d’avenir.

La piste crédit mutuel me semble plus riche, car elle sort résolument des sentiers battus. Elle repose sur le fait qu’il n’y pas dans ce système de « stock » de monnaie: le solde global du « crédit mutuel » est nécessairement nul.
A un moment donné, il y a des débiteurs et des créditeurs, mais le solde débit-crédit est nécessairement nul. Chacun commence sa journée, ou son année, avec un solde de zéro, et en fonction de sa consommation et de sa « production » (de biens ou des services) se retrouve à un moment donné débiteur ou créditeur. L’idée semble fort intéressante, et son emploi « communautaire » tout à fait envisageable. Mais sa mise en pratique généralisée reste un mystère pour moi, en dépit de tous les livres et articles ou pointeurs que j’ai parcourus sur la question. (cf. aussi)

Dans un monde où tous les individus seraient solidaires et généreux, il n’y aurait aucun souci. Dans le monde réel, le problème du contrôle me semble fondamental.

Les deux dernières pistes ne figurent pas dans la vidéo.

L’une est celle du crédit social de Louis Even (http://www.michaeljournal.org/vraics1.htm) contexte dans lequel la production et la consommation sont directement socialement reconnus et (donc ?) monétarisés. La monnaie est émise au moment de la production, et détruite au moment de sa consommation. Les prix sont émis en ce que l’on veut, en « euros normaux » ou en « heures de travail », tout dépend du contexte socio-économique. Les banques sont supprimées, au moins dans leur rôle de faiseurs de dettes (et de taux d’intérêt), elles peuvent conserver leur rôle de comptable. Pour moi, c’est « LA » piste à creuser, car elle peut être généralisée et/ou imposée à un département, une région ou un pays tout entier : ce n’est pas une utopie communautaire, restreinte à une communauté « sympa ». Ce peut être une utopie, mais si elle se concrétise, elle ne dépend pas de la gentillesse ou de la bonhomie des individus qui constitueraient la société concernée.
Le crédit social parle de ce qui devrait être fait, de ce qui pourrait être fait: "La richesse est la chose; l'argent est le signe. Le signe doit aller d'après la chose" (Louis Even, qui cite aussi la doctrine sociale de l'Eglise et Pie XI: ' Ceux qui contrôlent l'argent et le crédit sont devenus les maîtres de nos vies... Sans leur permission nul ne peut plus respirer')

Autre piste enfin, monnaie complémentaire ou monnaie de remplacement, je ne sais, celle de la monnaie fondante de S. Gesell. C’est une monnaie anti-thésaurisation, une monnaie biodégradable, une monnaie que l’on force à circuler. Le fait qu’elle perde automatiquement, officiellement, un peu de sa valeur chaque mois (par exemple 1% par trimestre) est censée permettre, voire imposer, sa circulation importante.

Si le possesseur d’argent est incité à le dépenser dès qu’il le reçoit, la séparation des deux parties de la transaction, vente d’un bien ou service contre réception de monnaie, et dépense de monnaie contre achat d’un bien ou service devrait rendre ce délai moins long, voire presque instantané, et relancer ainsi les ventes, donc la production: moins de tentation de se constituer, par précaution, un matelas de billets.
La fonction « réserve de valeur » dépeinte par certains comme le mal absolu n’existerait donc plus. Là aussi, c’est sans doute une idée à creuser, car elle ne fait pas spécialement appel à de bons sentiments, même si de tels sentiments sont fort souhaitables bien sûr.

Parmi d’autres pistes, certains suggèrent de ne rien changer, au 'petit' détail près d’empêcher toute création monétaire par des prêts privés de banques privées, une des expressions du slogan « 100% money ». Je n’y crois guère si on se contente de cette proposition, mais …

Quand on parle de réforme monétaire, il est difficile de ne pas mentionner les propositions de M. Allais, et plus précisément le point central de sa réforme monétaire (l'autre point serait une réforme fiscale, dont nous ne parlerons pas ici):

Maurice Allais a ainsi proposé (cf. C. Gomez) dans de nombreux travaux de séparer les fonctions bancaires (dépôts et crédits) en les faisant exercer par des entités distinctes. On aurait ainsi:

- Les banques de dépôts, qui ne s'occuperaient que de la gestion des encaisses des clients, en les couvrant à 100% par de la monnaie-papier (émise par la banque centrale)***.
- Les banques de prêts, qui recevraient les dépôts à terme/d'épargne et les prêteraient à des termes légèrement plus courts aux emprunteurs.

Commentaires et critiques bienvenus,

B.L.

** voir commentaire de 'anonyme'
*** point que rappelle AJH dans un commentaire