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samedi 25 juin 2011

Pour_Un_Liberalisme_Encadre

Pour un libéralisme 'encadré': du rôle de l'Etat dans une société moderne

Q : Bonjour Professeur

Bonjour.

Q : aujourd’hui, quatrième volet de notre série d’entretiens, nous allons, si vous le voulez bien, aborder la question du libéralisme et, en contre point, le rôle de l’Etat ?

Que voulez-vous savoir ?

Q : La pensée dominante semble indiquer qu’en dehors du libéralisme, point de salut. Qu’en pensez-vous ?


Disons que les tenants du système, que l’on retrouve dans les deux partis politiques qui se sont succédés aux manettes de la France depuis plus de 35 ans, semblent effectivement de cet avis, à quelques nuances près.

Q : Et vous n’êtes pas de cet avis ?

De fait, comme je l’avais écrit il y a quelques années, il faut soit aller chercher du côté de l’altermondialisme et de l’extrême gauche, soit, au contraire, du côté du seul prix Nobel français d’Economie, M. Allais, pour trouver une position quelque peu différente.

Q : A savoir ?

Harribey, membre éminent d’Attac, assimile plus ou moins libéralisme et capitalisme, ce qui lui permet d’attaquer le libéralisme. M. Allais, beaucoup plus subtil – et qui me semble beaucoup plus proche de la réalité des faits – condamne, lui, une double assimilation, celle entre libéralisme et laisser-faire, et celle entre capitalisme et libéralisme.

Q : Pourriez vous préciser ces diverses notions ?

Si nous reprenons les termes de Marx, le capitalisme serait l’appropriation privée des moyens de production, ce qui s’inscrit dans la droite ligne de la pensée de Proudhon, à laquelle Allais se réfère parfois, mais que Marx critique pour sa part, « la propriété c’est le vol »

Q : Si c’est le cas, comment ne pas rejeter le capitalisme ?

Je pense, pour ma part, qu’il s’agit de bien comprendre ce que l’on appelle moyens de production. Si ces moyens de production sont réduits au sol et aux ressources fossiles, il me semble évident qu’ils doivent appartenir à la nation. Mais il y a une grande ambigüité dans ce que l’on appelle capital – comme le soulignait déjà Joan Robinson, disciple trop méconnue de Keynes.

Q : Que voulez-vous dire ?

De nos jours, les vrais ‘capitalistes’ sont, en fait, les détenteurs d’une ressource ni naturelle ni nécessairement légitimement obtenue.

Q : A savoir ?

Le capital-argent, le capital financier.

Q : Et en quoi ce capital serait illégitime, même si sa possession peut apparaître inéquitable ?

Sans reprendre les thèses ‘gauchistes’, souvent excessives, il suffit de noter que la plupart de cet argent a été créé ‘ex nihilo’, par des banques privées au bénéfice exclusif d’intérêts privés, alors que la monnaie devrait servir au développement du bien être collectif, et être émise sous le contrôle direct de la puissance publique.

Q : Donc, d’après vous, il suffirait de ‘nationaliser’ tous ces moyens de production ?

Je dis simplement que, en sus de la terre et des ressources non renouvelables – qui doivent appartenir à la nation – l’émission monétaire doit être effectuée par la puissance publique, et non par des banques privées.

Q : Et en quoi cette position est différente de celles préconisées par les experts d’Attac, ou par Sapir ou par d’autres économistes de la ‘gauche de la gauche’ ?

Les économistes d’Attac et Sapir – tenant de la ‘démondialisation’ - sont en désaccord sur tellement de points (sur l’euro, sur la Grèce, sur le rôle du FMI) qu’il est peut être osé de les ranger dans le même panier. Cela étant, je prétends que l’on peut être « anti-capitaliste » - ou, en tout cas, anti capitaliste financier – mais aussi plutôt libéral, dans un sens que je vais préciser. En fait, c’est sur la conception même de l’homme et de la vie en société que je suis le plus en désaccord avec la « gauche de la gauche »,et, pour en rester au domaine économique, sur la place du travail et des activités humaines.

Q : Vous voulez parler des rapports de production, pour reprendre la terminologie marxiste ?

Keynes, et Allais, s’intéressaient à l’amendement des rapports de production. Cet amendement passerait par la suppression des rentes non liées au travail, sans vouloir pour autant changer la nature humaine, ou les rapports sociaux. Pour ATTAC, le ‘libéralisme’ étant intrinsèquement pervers, il s’agit de développer systématiquement les droits des salariés et de diminuer leurs ‘devoirs’ - en particulier leur temps de travail -, pour "enfoncer un coin dans les mécanismes du capitalisme" (en assimilant – à tort, je pense - capitalisme et libéralisme).

Q : Nouvelle régulation, ou nouvel avatar de la lutte de classes?

Certes, la crise actuelle, comme toutes les crises, apporte davantage de souffrances aux pauvres et aux exclus du système qu'aux nantis et aux privilégiés. Et l'appel à la (re-)construction de nouveaux rapports humains est évidemment un objectif louable. Trois convictions m'empêchent cependant de partager les idées d'Attac et de m'associer à leur démarche de "lutte de classes", même revisitée.

Q : Quelles sont-elles ?

La première conviction, qui était sans doute aussi celle du père de la « main invisible » - Adam Smith – concerne ce que je crois être
Ma première conviction, c'est la dualité de l'esprit humain, son côté à la fois individualiste et social. L'altruisme, même s'il existe, n'est pas plus naturel chez les 'petits' que chez les 'puissants', l'égoïsme non plus, bien sûr. Ainsi, peu de gens sont prêts à renoncer spontanément à leurs avantages acquis, quels que soient l'importance de ces avantages.

Q : Et vous en déduisez qu’il faut laisser faire ou agir sans contraintes ces divers égoïsmes ?

Non, bien sûr, et c’est en cela que je crois qu’il faut réguler ce libéralisme, de façon à la fois acceptable et raisonnable. Et, au niveau d’un pays donné, seul l’Etat peut faire cela. C’est d’ailleurs aussi ce qu’affirmait en 2005 M. Allais dans une interview accordée au journal l’Humanité. Le prix Nobel en distinguant le ‘libéralisme’ du ‘laisser-fairisme’, justifiait ainsi son ‘NON’ à la Constitution Européenne. C’est le ‘laisser-faire’ ambiant qu’il faut rejeter, et donc l’absence de toute régulation.

Q : Et pour le reste ?

Une deuxième conviction, philosophique elle aussi, porte sur le concept de propriété. Si l'on interroge les gens qui n'ont rien, leur priorité ne sera généralement pas de demander la suppression de la propriété, mais de réclamer une partie du 'pactole', possédé, à tort ou à raison, par les nantis. On peut souhaiter que l'appropriation des moyens de production soit faite différemment - la défunte URSS ayant montré que cette appropriation collective n'était pas nécessairement très efficace, ni très 'progressiste'- , c’est ce que suggère M. Allais, de façon plus ‘soft’ que le porte-parole d’Attac. On peut certes aussi tenter de faire évoluer ce besoin de posséder, le droit d'usage pouvant se substituer au droit de possession, mais nous en sommes encore bien loin…

Q : Et pour en revenir à l’économie ?

Une dernière conviction, moins 'philosophique', porte sur le rôle des entrepreneurs.
Autant je ne crois pas à ce que les manuels appellent "productivité apparente du capital" - ni d'ailleurs à la productivité apparente du travail- autant je crois au rôle fondamental, parfois négatif, mais très souvent positif, des entrepreneurs et des chefs d'entreprise, en particulier dans le cadre des PME ou des entreprises 'familiales'.

Affirmer donc que dès qu'une entreprise génère un surplus (un profit potentiel), ce dernier doit être affecté, en tant que gain de productivité, aux salariés me semble bien naïf. Il ne s'agit pas non plus de confondre les actionnaires et les entrepreneurs, même si le capitalisme financier a donné de plus en plus de pouvoir aux premiers, au détriment des seconds. Je n'oublie pas non plus, bien sûr, le rôle des collaborateurs de l'entreprise, surtout dans le cadre d'entreprises de service, pour lesquelles les talents individuels peuvent difficilement être remplacés par des machines.

On peut se poser des questions sur l'affectation des richesses produites par les entreprises, remettre parfois en cause telle ou telle fausse richesse, exiger que les externalités négatives - pollution, épuisement des ressources fossiles, exploitation éhontée de populations entières - mais nier le rôle positif de nombre de chefs d'entreprise relève d’une idéologie archaïque.

Q : Je suppose que c’est votre côté ‘libéral’ qui vous fait parler ainsi ?

Sans doute, même si, encore une fois, libéralisme ne veut pas dire absence de toute contrainte ou de toute réglementation. Il n’y a pas de libertés sans contraintes.

Q : Ni de droits sans devoirs ?

Tout à fait.

Q : Hum. C’est aussi ce que dit l’UMP, je crois ?

Vous savez, de la même façon que certains experts de l’ultra gauche disent parfois des choses intéressantes, il ne faut pas rejeter tout ce qui vient de la droite. Elle peut dire qu’il fait jour à midi sans que l’on soit obligé d’en prendre systématiquement le contre-pied. Prenons ainsi la question de la diversité.

Q : Sujet polémique s’il en fut ?

Oui et non. Dans certains de mes ouvrages de management, j’ai écrit que la diversité pouvait être une grande chance dans les groupes de projets et dans les équipes de collaborateurs. Mais cette diversité éventuelle doit être ‘managée’, et elle n’est pas nécessairement toujours bénéfique.

Q : Pouvez vous préciser ?

On commence à savoir, par exemple, que de grandes entreprises font appel à une main d’œuvre étrangère pour peser sur les salaires des nationaux. Voilà un cas de diversité utilisée pour des fins fort peu éthiques, même si cela peut apparaître rentable à certains.

Q : Et pour la diversité positive ?

Toute équipe, toute entreprise, toute nation peut avoir besoin de sang neuf, de compétences nouvelles, lorsqu’elle ne les trouve pas en son sein. Parfois il s’agit de mieux former et de mieux éduquer ses propres forces, parfois il est nécessaire de s’ouvrir et de faire appel à d’autres. Mais, là encore, il ne s’agit pas de laisser faire, de laisser agir, et d’être simplement spectateur, ni de donner la clé du poulailler au renard.

Q : Vous suggérez d’être proactif plutôt que réactif ?

On peut le dire comme cela. Les entreprises du CAC40 savent être proactives, pour de mauvaises raisons. Ce qu’il convient de faire, pour un état qui se veut responsable, c’est d’annoncer des règles claires et nettes, compréhensibles et acceptables par le plus grand nombre, de s’y tenir et de les faire respecter. C’est vrai pour l’immigration comme c’est vrai pour le commerce international. C’est d’ailleurs encore plus vrai quand il s’agit d’être humains, et non pas de simples objets.

Q : On a pourtant souvent l’impression que les êtres humains sont traités comme des choses…

Hélas oui, et c’est un des rôles majeurs de l’état de lutter contre cet état de fait. Mais je voudrais dire encore quelques mots sur cette question de la diversité, en la recadrant par rapport au libéralisme ‘régulé’ et raisonné que je défends ici.

Q : Je vous en prie…

Comme vous savez, la mode est actuellement à la diversité, une fausse diversité d'ailleurs, puisque au lieu de s'intéresser et de mettre en valeur les différences individuelles, on s'appuie sur une diversité communautaire et sur des quotas, en collant implicitement des étiquettes à telle ou telle catégorie d'individus.

Sur le plan humain, c'est évidemment une erreur. Tous ceux qui ont travaillé en entreprise, ou animé une association, le savent bien. Les individus sont tous différents, la difficulté est de prendre en compte, le plus 'objectivement' possible, ces différences subjectives. Le véritable problème, au delà de toute idéologie, est là.

Comment prendre en compte l'individu, qui appartient nécessairement à plusieurs communautés - ethnique, comportementale, affective ... - à l'aide de règles nécessairement collectives. Cela dépasse bien sûr le cadre des entreprises, mais si le taylorisme n'est plus d'actualité dans celles-ci - puisqu'il s'agit maintenant de manager des différences, au lieu de gérer des ressemblances.

Q : Mais est-ce à l’état d’aider à ce ‘management des différences’ ?

Je le crois, c’est la seule façon de permettre aux individus de s’exprimer, sans que cela ne se transforme en un hybride bizarre, un mélange d’individualisme et de communautarisme.

Il s’agit en effet de respecter, et si possible d’intégrer, la liberté individuelle, et les talents particuliers, dans un contexte sociétal, et donc collectif. Penser que le libéralisme économique repose sur l'absence de toute règle est une erreur, qui serait comique si elle n'était si tragique par ses conséquences.

Une autre erreur, non moins tragique, est de nier la liberté individuelle, en faisant de chaque individu un clone de tous ses congénères, à l'intérieur d'une même catégorie ou communauté. Un même sac pour "les banquiers", un autre pour les "ouvriers", un autre pour les "céréaliers", etc.

Sur le plan réglementaire, on peut tenter de faire en sorte, bien sûr, que l'appartenance à telle ou telle catégorie ne soit pas un fardeau - ou au contraire un avantage - démesuré. Mais toute discrimination, même positive, liée à la seule appartenance à l'un ou l'autre de ces groupes, serait une erreur. Du moins, telle est ma conception du libéralisme: faire en sorte que l'appartenance à telle ou telle communauté ne se transforme jamais en étiquette, positive ou négative. C’est sans doute sur ce point que je suis le plus en désaccord avec les thèses collectivistes, qui continuent à fleurer la ‘lutte des classes’, et c’est aussi sur ce point que je déplore la lutte des ‘castes’, des réseaux, des groupes de pression qui constituent trop souvent la réalité politique de notre beau pays.

Q : En fait, vous proposez un état régulateur ?

L'Etat a de nombreux rôles, en dehors de ses tâches régaliennes de base. Dans le cadre social et économique, il doit instituer un certain nombre de règles, plus ou moins contraignantes, mais qui ne doivent favoriser aucune catégorie d'individus. Ce n'est pas à l'Etat de décider de tout ce qu'il faut faire, en revanche il doit afficher ce qu'il ne faut pas faire, ce qui est interdit, et veiller à ce que ces interdits soient connus, et respectés.

Il peut ainsi mettre des normes sociales, ou écologiques, ou financières, très strictes, plus fortes que celles érigées par l'Union européenne. Il peut interdire les parachutes dorés, les voitures polluantes (ce qui signifie que faire payer les pollueurs n'est pas une bonne idée, puisque cela favoriserait les 'riches', ceux qui peuvent payer, et donc qui achètent le droit de polluer). Il peut, par des mesures fiscales, plafonner les revenus, et a donc de nombreux moyens d'action. Mais l'Etat ne peut échapper à sa mission de régulateur. Ce n'est que sur l'étendue de sa mission de régulateur que l'on peut s'interroger.

En revanche l'Etat ne peut décider, à l'intérieur de ces contraintes, de la façon d'agir, sans s'en prendre aux libertés individuelles, qui, au delà du seul libéralisme, correspondent au fondement même de la nature humaine.

Q : Mais l’Etat peut-il faire cela, même si l’on peut penser qu’il faudrait le faire ?

Vous savez, si l’Etat ne peut plus le faire, on se demande bien à quoi servent encore les élections, présidentielles ou législatives.

Q : Apparemment, de plus en plus de nos concitoyens semblent s’interroger sur ce point ?

Il est vrai que l’état semble de plus en plus s’effacer devant l’Europe.

Q : Quand ce n’est pas devant certains diktats des organisations internationales ….

Vous voulez sans doute parler de l’OMC et du FMI, qui sont en train de réduire l’autorité de l’état grec à néant, en transformant le peuple grec en peuple martyr.

Il y a d’ailleurs plus grave.

Q : Que voulez vous dire ?

Derrière tous ces événements, le véritable pouvoir est celui du monde financier. Sans partager toutes les idées d’un Alain Soral – de même que je ne partage pas toutes les idées d’un Jacques Sapir – il est difficile de balayer d’un revers de main ce que Soral écrit à propos du pouvoir exorbitant des banques dans son dernier pamphlet « comprendre l’empire ».

Il est sûr, en tout cas, que sans reprise en main par l’Etat de son pouvoir régalien monétaire, tout le reste sera vain. Face à cette mondialisation financière, il faut utiliser les mêmes arguments.

Q : Et donc ne pas se tromper sur les véritables enjeux …

Tout à fait. Le capitalisme ‘classique’, celui des capitaines d’industrie, n’existe plus.

Q : Voudriez vous parler de la fin du capitalisme, voire de la fin de l’histoire ? Les prophètes en général, les Cassandre en particulier, sont rarement bien accueillis.

Cela tombe bien, je n'ai nullement l'intention de faire des prophéties. Comme chacun sait, si tout un chacun se sent capable de refaire l'histoire - parfois hélas en la récrivant plus ou moins complètement - c'est beaucoup plus difficile, voire impossible, de prévoir l'avenir: c'est bien dommage, en particulier pour tous les experts ou prétendus tels.

Certains ont cru voir dans la chute du mur de Berlin la fin de l'histoire. Ce qui est plus vraisemblable, c'est que c'est la fin d'une histoire, la confrontation bloc contre bloc, comme finalement dans toute l'histoire où se sont affrontés plusieurs empires, avec des armes similaires. Dans le conflit type "guerre froide", c'était idéologie contre idéologie, capitalisme contre communisme, libéralisme contre plan, mais surtout "muscles" contre "muscles", production (en particulier d'armes) contre production. Sur ce dernier plan, l'inefficacité notoire de la planification soviétique a fini par apparaître au plein jour: il n'y a qu'à voir la différence qu'il pouvait y avoir entre l'ex Allemagne de l'Est et celle de l'Ouest.

Le capitalisme ayant vaincu par abandon de l'adversaire, et n'ayant plus de repoussoir faire-valoir, certains ont décrété la fin de la partie. C'était sans compter sur la malice de l'histoire, et les capacités adaptatives des hommes. En effet, alors que, historiquement, le libéralisme, dans sa version la plus ancienne - celle du capitalisme industriel - était censée être liée à des pratiques démocratiques - la mondialisation allait changer tout cela.

Qui aurait pu prétendre, il n'y a guère que 15 ou 20 ans, que après 40 ans de maoïsme, la Chine allait prendre l'essor qu'elle connaît actuellement, tout en restant sous la loi d'airain d'un parti unique tout puissant. Sans être un expert de la Chine, je ne crois pas que les droits de l'homme aient progressé de concert avec la formidable expansion économique de ce pays.

Faut-il en conclure que le développement actuel de la Chine est un indicateur de ce qui attend l'ensemble du monde: un système productif efficace, mais qui semble se soucier comme d'une guigne des droits sociaux et des atteintes, parfois irrémédiables, faites à l'environnement.

Q : Après le capitalisme, quoi donc?

Après le mouvement "anti-mondialiste", transformé - avant que le ridicule ne tue cette dénomination - en mouvement alter-mondialiste - ce que tout un chacun peut admettre, dès lors qu'on peut mettre ce que l'on veut derrière, voilà qu'on annonce, ou qu'on réclame, la fin du capitalisme.

Il est malheureusement plus facile, et sans doute plus rassembleur, d'être contre quelque chose que de proposer autre chose.

A ma connaissance, je ne connais qu'une petite équipe qui s'est efforcée d'aller jusqu'au bout de ces idées 'anti-capitalistes', en proposant un système, sans aucun doute critiquable sur de nombreux points, mais intéressant, je veux parler du "sociétalisme" cher à Holbecq. Certaines de ses idées sont issues du distributisme, d'autres essaient de démonter le système monétaire 'occidental', en reprenant l'idée d'une monnaie liée à la consommation - qui a montré ses limites dans l'économie soviétique.

Q : Le capitalisme est-il réformable ?

Si l’on parle du capitalisme financier, du capitalisme essentiellement destiné à enrichir les actionnaires et leurs bailleurs de fonds, je ne crois pas. Mais gardons-nous de jeter le libéralisme avec l’eau du bain capitalisme. Il y a place à la fois pour des entreprises privées et pour l’état.

Et ce ne sont évidemment pas les ‘slogans’ – baptisés maintenant « éléments de langage » - de notre postier national ou de ses successeurs qui apporteront une quelconque solution.

Q : Que faut-il donc faire ?

Pour moi, la priorité est de faire la chasse aux revenus non gagnés, à l’idée néfaste que l’argent peut ‘travailler’ tout seul, que l’argent a un prix – alors que seul le travail et, plus généralement, les activités humaines ont une véritable valeur.

Il s’agit donc de réguler ce libéralisme afin que les avancées économiques incontestables qui lui sont liées profitent au plus grand nombre.

Q : Ce qui n’est plus le cas ?

Je pense qu’il y a des années, voire des décennies, que ce n’est plus vraiment le cas. Le pouvoir d’achat stagne en France, la misère devient endémique, et l’écart entre les plus riches et les plus pauvres ne fait que s’accroître. On constate, par ailleurs, que la sphère financière se développe au détriment de la sphère productive, et que, de plus les crises financières et bancaires sont la cause première, sinon unique, des crises économiques.

Q : si je comprends bien, vous prônez la chasse au capitalisme financier, l’euthanasie des spéculateurs ?


Comme je l’ai écrit par ailleurs, à partir du moment où l’homme et son travail sont les oubliés du système, des systèmes, et où l’on pense – comme les modèles financiers – que l’argent va à l’argent, indépendamment du contexte économique, on court à la catastrophe, économique, sociale, et politique.

Une façon de réguler le capital, c’est de le taxer, fortement, voire uniquement, et de ne pas taxer, ou très peu, le travail .

Q : Le fameux impôt sur le capital proposé par M. Allais ?

Oui. Il est faux que le ‘capital’ a un mérite en soi, qui permettrait à ses détenteurs de ‘réclamer’ son dû. Ce n’est pas seulement l’euthanasie des rentiers qu’il faut réclamer, mais l’euthanasie des investisseurs, dès lors que ces derniers pensent pouvoir retirer de leurs économies ou de leur épargne – justement ou injustement gagnée, peu importe ici – plus que ce que produit l’économie réelle.

Les modèles informatiques construits sur des théories financières abstraites ont fait perdre la tête à des pseudo-experts croyant tout connaître, ou incapables de reconnaître qu’ils ne maîtrisent plus leurs propres modèles. Que des milliards d’euros aient été perdus par des investisseurs grugés par Madof ne me semblerait qu’un juste retour des choses : croire que l’on peut gagner durablement plus que 2 ou 3 fois le taux de croissance réel de l’économie est évidemment stupide : si on est le seul, c’est possible, cela s’appelle délit d’initié, si des millions le pensent, c’est tout bonnement débile.

Mais les ravages qu’un tel scandale – ou d’autres similaires - va faire sur l’économie réelle, ou ce qui en reste, n’ont pas encore été totalement évalués. Et la question actuelle des dettes publiques de la Grèce n’en est qu’un autre exemple. Et ce n’est sûrement pas la nomination d’un ancien dirigeant de Goldman Sachs – organisation qui a spéculé contre la Grèce tout en lui vendant des propres ‘conseils’ – à la tête de la BCE qui va changer la donne.

Q : Suggérez-vous que l’on encadre les rendements ?

Je ne sais pas s’il est possible de revenir au capitalisme entrepreneurial – je ne suis pas sûr qu’il ait vraiment existé. Mais je n’ai pas la même antipathie pour celui qui va investir jusqu’à sa chemise pour mettre sur pied un projet auquel il tient que pour celui qui a confié 10 ou 20 millions d’euros à un fonds d’investissement lui ‘garantissant’ du 10%.

De même que je juge condamnable le fait de prêter de l’argent à un taux usuraire, de même je pense qu’il devrait être interdit de faire miroiter à des investisseurs potentiels des gains potentiels sans aucun rapport avec ce que l’on peut attendre de l’économie réelle. Si l’économie croît à 4%, aucun rendement ne devrait être proposé à plus du double – l’escroquerie n’étant jamais loin – aucun prêt non plus – l’exploitation étant évidemment là. Dans les deux cas, on exploite la crédulité ou la faiblesse, soit des emprunteurs, soit des épargnants. C’est sans doute moins grave à court terme pour les épargnants, à long terme les dégâts sont aussi importants.

Sur ces points aussi, je pense donc que l’Etat a son rôle à jouer. C’est à l’Etat d’instituer des règles précises, et de les faire respecter.

Q : Professeur Lemaire, je vous remercie.

jeudi 23 juin 2011

mondialisation_demondialisation_et_libre_echange

Mondialisation, alter-mondialisation, demondialisation, kesaco ?

Q : Bonjour professeur

Bonjour

Q : Entre les partisans du repli sur soi et ceux de l’ouverture aux autres, entre les supporters de la mondialisation comme une fin en soi et ceux de la diabolisation de cette même mondialisation, que faut-il vraiment penser ?

En fait ce débat, s’il n’est peut être pas vieux comme le monde, remonte à plusieurs siècles.

Q : Que voulez-vous dire ?


Il suffit de creuser un peu pour s’apercevoir que les questions posées concernent les vertus, ou les défauts, du libre échange, bien plus encore que les bienfaits, ou les méfaits, du capitalisme, ou du communisme, ou de toute autre « isme ». Et ces questions remontent donc au début de la prétendue science économique, celle d’Adam Smith, de Hume et de Ricardo.

Q : Cette période ‘préhistorique’ étant révolue, je croyais que plus aucun économiste ‘sérieux’ ne contestait l’utilité du libre-échange ?

Quand on voit comment les positions récentes de certains économistes, classés pourtant à gauche, comme Paul Krugman – prix Nobel d’Economie – ont évolué, on peut se poser des questions sur ce prétendu consensus. Mais, là encore, je vais citer Maurice Allais, avant de revenir à la fois aux fondamentaux (tels qu’ils avaient pu être exprimés par Ricardo, il y a près de 2 siècles) et aux thèses actuelles des pourfendeurs du protectionnisme ou, au contraire, des défenseurs de la « démondialisation ».:
la politique à partir de 1974 de libéralisation mondialiste des échanges extérieurs du GATT et de l’Organisation de Bruxelles et de la libéralisation des mouvements de capitaux dont les effets ont été aggravés par la dislocation du système monétaire international et l’instauration généralisée du système des taux de change flottants.
Incontestablement l’évolution très différente de l’économie française à partir de 1974 résulte de la disparition progressive de toute protection du Marché Communautaire Européen, de l’instauration continue d’un libre-échange mondialiste, de la délocalisation des activités industrielles, et de la délocalisation des investissements financiers


Q : 1974 semble être une année charnière, d’après M. Allais …

Certains ont voulu y voir essentiellement l’impact du premier choc pétrolier.

Q : Et ce n’est pas vrai ?

Ce n’est que partiellement exact. Le fait que, dès 1973, (loi Pompidou-Giscard du 3 janvier interdisant toute possibilité du prêt direct de la Banque de France au Trésor public) la maitrise de la création monétaire ait été abandonnée aux banques privées a sûrement eu un plus grand impact, au moins sur le long terme. L’article 104 du traité de Maastricht et l’article 123 du traité de Lisbonne n’en ont été que le prolongement. Du fait de ces articles, aucun état européen ne peut être financé directement par sa banque nationale, ni par sa banque centrale.
Mais il y a peut être plus important encore…

Q : A savoir ?

Le libre-échange n’est pas, ou n’est plus, une théorie, elle est devenue un véritable dogme. Le dogme du libre-échange, consiste à affirmer – voire à clamer - que le libre échange « à tout va » est préférable à toute autre option, sans aucune discussion possible.

Q : Dit autrement, toute entrave à ce libre-échange, toute tentative d’une certaine régulation globale serait absurde ?

C’est cela. L’un des plus sûrs moyens d’être traité de rétrograde, d’archaïque, voire de débile profond est d’oser prétendre que les thèses de Ricardo – et de ses successeurs – en faveur du libre échange sont plus que discutables, à la fois sur le plan théorique et sur le plan des faits.

Q : Pouvez vous préciser ?

En fait, la théorie des avantages comparatifs de Ricardo – dont on a déduit l’intérêt du libre-échange entre nations - avait été exposée dans le cadre de deux seuls pays, le Portugal et l’Angleterre. Sous certaines hypothèses, on peut effectivement montrer qu’il est avantageux pour le Portugal comme pour l’Angleterre d’échanger leurs productions respectives tout en se spécialisant, le Portugal dans le vin, l’Angleterre dans le tissu.

Q : Et Ricardo aurait eu tort de dire cela ?

Avec ses hypothèses, non. Mais ses hypothèses, déjà discutables de son temps, n’ont plus rien à voir avec le contexte actuel. En fait son modèle, extrêmement simplifié, rendait compte plus ou moins correctement d’un contexte dans lequel les seuls échanges entre pays étaient des échanges de marchandises. Les capitaux étaient solidement scotchés à leurs pays respectifs, les ‘travailleurs’ aussi, et le seul ‘facteur’ de production qui intervenait dans le modèle de Ricardo était le travail.

Q : Mais je suppose que tout cela a pu être généralisé, en deux cents ans ?

Nous ne sommes plus en 1817, certes. Un siècle et demi plus tard, Samuelson – futur Prix Nobel lui aussi - et d’autres ont généralisé la théorie de Ricardo, sans vraiment la rendre plus pertinente : ce manque de pertinence est due à une raison qui m’apparaît essentielle, même si elle est en général passée sous silence.

Q : Quelle serait cette raison ?

Samuelson et ses co-auteurs ont retenu des hypothèses d’apparence réaliste, que l’on peut résumer ainsi : la technologie serait la même entre les deux pays échangistes, la seule différence étant due au fait que la proportion relative des facteurs de production (disons, pour simplifier, les machines et les hommes) est différente. Là encore, comme chez Ricardo, les facteurs sont ‘immobiles’, c’est-à-dire ne peuvent passer d’un pays à un autre.

Q : Ce n’est pas vraiment réaliste….

C’est vrai, et on ne prend pas non plus en compte les frais de transaction (frais douaniers, coûts de transport). Mais ce n’est pas l’essentiel, d’après moi.

Q : Et qu’est-ce qui serait essentiel, d’après vous ?

La prise en compte du fait que, de nos jours, les entreprises sont transnationales, ou internationales.

Q : Que voulez-vous dire ?

La mondialisation, sauf exception, n’est pas le fait des états eux-mêmes, mais des entreprises.
Les hypothèses de Samuelson sur le statisme des machines et des travailleurs sont irréalistes et fort discutables, certes, mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel est dans la confusion entre les entreprises et les états. C’est d’ailleurs ce qu’avait senti Krugman il y a une quinzaine d’années, tout en se trompant sur les conséquences d’une telle distinction. Krugman s’opposait au protectionnisme – et défendait donc le libre-échange - en affirmant que le bien être d’une nation était lié à la productivité de ses travailleurs, et pas à la concurrence internationale.

Q : Nieriez vous que la compétition entre nations peut être bénéfique ?


Ce n’est pas ce que je dis. Mais je dis que la compétition entre entreprises n’est pas de même nature que la compétition entre nations, et que les règles de « libre concurrence » ne sont pas non plus les mêmes. C’est d’ailleurs la même confusion qui règne dans le domaine monétaire, ou vis-à-vis des finances et des dettes, privées ou publiques. Cette confusion pouvait se comprendre il y a quelques siècles, voire sous certains régimes ‘collectifs’ pour lesquels il y a appropriation totale des moyens (et des décisions) de production par l’état. Elle a d’autant moins lieu d’être lorsque l’ouverture des frontières et les moyens de communication modernes semblent transformer le monde en un vaste village.

Q : Faut-il en conclure que la notion de commerce international est dépassée ?

Non, bien sûr. Mais le principe de réalité doit nous guider. Pensez vous, par exemple, qu’il est encore raisonnable ou admissible de croire que la monnaie émise par les banques d’un pays donné sert nécessairement au mieux les intérêts des ressortissants de ce pays (ce serait évidemment différent si le pays concerné pouvait être considéré comme une seule et même entreprise)

Q : Non, effectivement.

Hé bien, de même, ce serait une grossière erreur de penser que les intérêts économiques d’un pays coïncident nécessairement avec les intérêts de ses entreprises.

Q : Même si vous avez raison, que peut-on y faire ? On ne va quand même pas tout nationaliser ?

Certes pas. Mais savoir qu’il peut y avoir des intérêts sinon complètement opposés, du moins partiellement divergents – encore le principe de réalité – peut permettre de ne pas prendre des décisions absurdes, ou simplement naïves.

Q : Telles que ?

Faire appel au patriotisme économique, par exemple.

Q : Pensez vous que nos chefs d’entreprise n’ont pas la fibre nationale ?

Pas du tout. Et je me garderais bien de leur faire un tel procès d’intention. Mais, de la même façon que le rôle des syndicats est de défendre les avantages acquis de leurs adhérents, voire d’en obtenir d’autres, fut-ce au détriment du bien public, de même, le rôle primordial des chefs d’entreprise est de rendre compte de leur gestion auprès de leurs actionnaires.

Q : Vous êtes bien cynique ?

Non, je m’efforce d’être réaliste. Mais ce n’est pas pour cela qu’il ne faut, ou qu’on ne peut rien faire, dans le domaine du commerce international comme dans d’autres domaines. Simplement, je ne crois pas à la carotte morale de la fibre patriotique, même si ce ressort peut exister. Si l’on veut être efficace, il faut commencer par être lucide.

Q : Si je comprends bien, vous ne demanderez pas à Air France de ne pas acheter des Boeing ?


Non, mais je ferais en sorte qu’il soit moins avantageux pour Air France, à qualité comparable, d’acheter des Boeings

Q : Je suppose que c’est en jouant sur le taux de récupération de la TVA ?

Tout à fait. Et, plus généralement, il s’agit de faire en sorte, pour l’Etat, de rendre plus intéressant pour les entreprises localisées en France d’acheter français, et, pour les entreprises françaises, de produire européen, voire français.

Q : Si je comprends bien, vous voulez réguler le commerce international de façon ‘nationale’ ?

Si cela était possible au niveau européen, je le proposerais aussi.

Q : Mais vous ne croyez pas qu’en agissant ainsi, cela diminuerait le niveau des échanges internationaux ?

Vous avez raison, jusqu’à un certain point. Mais entre l’autarcie compète, et le libre échange débridé, il y a plus qu’une nuance. De la même façon que la concurrence est bonne, jusqu’à un certain point, de même les échanges entre nations peuvent être profitables, jusqu’à un certain point.

Q : Mais ?

Là encore, je reprends pour partie les thèses de M. Allais. Si la ‘puissance’ économique, le niveau technologique, les conditions sociales sont trop différents – certains qualifient cela de rente - entre les entreprises, ou les nations qui les hébergent, les échanges ne sont plus gagnant-gagnant, mais gagnant-perdant, quand ce n’est pas perdant-perdant.

Q : De plus, comme vous l’avez déjà indiqué, les agissements de certaines entreprises n’ont plus rien de national…

Oui. Contrairement à certains slogans, ce qui est bon pour General Motors n’est pas nécessairement bon pour les USA, et ce qui est bon pour PSA ou Total n’est pas nécessairement bon pour la France.
En fait, comme souvent en économie, les généralisations abusives apparaissent comme des vérités révélées, qu’il serait déraisonnable et anti-scientifique de discuter.

Q : Pourriez vous préciser ?

Deux points en particulier, portant sur la spécialisation du travail et sur la concurrence.

Ainsi, il est indéniable que la spécialisation du travail a permis d’accomplir d’immenses progrès dans de nombreuses industries : la révolution industrielle, en dépit de ses errements et de ses conflits sociaux, a été ‘globalement positive’. De même certains pays sont mieux placés que d’autres pour produire tel ou tel bien, et une certaine dose d’échanges est sans nul doute profitable.. Mais cela ne signifie pas que le laisser faire doit régner à 100%. Il n’y a pas de liberté(s) sans contrainte(s), il ne devrait pas y avoir d’échanges marchands sans une certaine régulation – qui ne peut être le laisser faire.

Q : Vous ne croyez pas que la concurrence est plutôt ‘globalement positive’ ?

Il est clair que si 10 000 personnes sont compétentes pour faire telle ou telle chose, c’est sans doute mieux que s’il n’y en avait qu’une ou deux susceptibles de les accomplir.

Q : Mais …

Mais si le fait que 10000 personnes aient telle ou telle compétence implique d’en mettre 2000 au chômage, le bienfait de la concurrence n’est plus aussi évident.

Q : Je suppose que les personnes les plus ‘compétitives’ pourront travailler ?

Je pense que l’une des difficultés les plus grandes est justement d’évaluer la productivité de quelqu’un. Bien entendu, si vous prenez deux personnes différentes, utilisant la même technologie (par exemple une pelle et une pioche), il est relativement facile de déterminer celle qui produit le plus – même si la qualité du résultat peut être différente.
Mais supposons maintenant que l’une de ces deux personnes, avec une machine donnée, produise 20 paires de chaussure à l’heure, et que l’autre personne, avec une autre machine, en produise 40.

Q : Je suppose que l’on pourra dire que c’est la deuxième personne qui est plus productive ?

Oui, mais c’est une erreur. La productivité apparente du travail a sans doute augmenté, mais ceci est dû, en fait, à la meilleure qualité de la seconde machine. De plus, tout dépend des prix respectifs du travail et de la machine.

Q : Si je comprends bien, comparer la productivité du travail entre plusieurs entreprises, ou entre plusieurs pays, n’a pas de sens ?

C’est du moins mon sentiment. Cela n’aurait de sens que si les conditions technologiques étaient identiques, ce qui n’est jamais le cas. Ainsi le Japon, aux alentours des années 1980-1990, était beaucoup moins ‘mécanisé’ que les pays occidentaux de même niveau. On aurait pu en conclure – ce que l’on a d’ailleurs fait - que les travailleurs japonais étaient moins productifs, voire moins efficaces, que leurs collègues français. De plus, ces comparaisons, qui ont déjà peu de sens dans l’absolu, en ont encore moins si on n’intègre pas le prix, ou le coût, relatif, des divers ‘facteurs’ de production, et en particulier le prix des machines et le salaire des travailleurs.

Q : Il peut être plus rentable, dans un pays à faible coût de main d’œuvre, d’avoir une technologie « labor using » ?

Tout à fait. Et la technologie utilisée n’est donc pas nécessairement la meilleure, la plus efficace dans l’absolu, mais la plus rentable du point de vue de l’entreprise – et de ses actionnaires…

Q : Que devient le libre échange dans tout cela ?

Si l’on voulait être vraiment cohérent, et continuer à prétendre que le libre échange est la panacée, il faudrait que toutes les barrières soient supprimées, que ce soit pour la circulation des hommes, des idées, des capitaux.

Q : Et ce n’est pas le cas ?

Non, car cela entraînerait qu’à compétence égale, il y ait salaire égal, qu’il y ait une transparence totale, y compris au niveau des brevets, que l’accès aux ressources naturelles soit identique pour chacun …

Q : Comme ce n’est pas le cas, que proposez vous ?

Comprendre que la mondialisation actuelle n’a pas été pensée pour le bien du plus grand nombre, et que la fameuse main invisible tant vantée par Adam Smith doit être quelque peu encadrée. Il ne s’agit évidemment pas de vouloir tout planifier, mais de mettre en place des règles de comportement à la fois compréhensibles, efficaces, et acceptables par le plus grand nombre.

Q : Ce n’est pas le but ou l’objectif des organisations internationales comme l’Onu, l’OMC, le FMI, voire même la commission européenne ?

Votre candeur, ou votre naïveté, sont confondantes. Vous pensez vraiment que les actions de l’OMC ou du FMI ont amélioré la situation de la planète ? Vous pensez vraiment que le FMI et l’union européenne ont en vue le bien du plus grand nombre en réduisant à quia la Grèce et sa population ? C’est le ‘système’ financier et monétaire que l’OMC et le FMI veulent sauver, ce n’est ni la Grèce, ni même le bien être des européens, ni même le bien du plus grand nombre. En disant cela, j’ai conscience de ne pas être très original, A. Soral comme J. Sapir l’ont fort bien dit, chacun à sa manière. Mais il est parfois utile de répéter ce que la pensée unique continue à nier.

Q : Mais n’est-il pas indispensable de sauver ce système, en dépit de toutes ses imperfections ?


Je ne le crois pas, le système actuel a contribué à la crise actuelle, à l’hypertrophie du secteur financier, bancaire et monétaire au détriment de la sphère productive.
Les créances et les crédits de toute sorte, au lieu d’être orientés vers l’économie réelle, ont conduit depuis des années à des bulles spéculatives, que ce soit la bulle internet, la bulle immobilière, la bulle des dettes souveraines. Le financement justifié des investissements a peu à peu laissé place à des montages financiers essentiellement spéculatifs ou la règle « très peu de grands gagnants, beaucoup de petits et moyens perdants » s’est substituée à « beaucoup de petits gagnants », l’expansion économique de la « vieille europe » n’étant plus qu’un souvenir pour la génération actuelle, celle qui a moins de 40 ans.

Q : On retrouve là encore M. Allais et son ‘tournant’ de 1974. Mais, après tout, n’est-il pas normal que l’Europe laisse sa place à d’autres pays, comme la Chine, le Brésil, ou l’Inde ?

Normal, je ne sais pas. Si l’ensemble des français, ou des européens, était touché de la même façon, on pourrait peut être dire que, après tout, le niveau de vie atteint en Europe ou en France pourrait être acceptable. Mais la ‘mondialisation’ n’a rien à voir avec la justice ou avec l’équité. Les dirigeants du CAC 40 continuent à avoir des rémunérations colossales, de nombreux français vivent plus mal qu’il y a 10 ou 20 ans, de plus en plus de jeunes ne trouvent pas d’emploi. De plus, si la Chine compte maintenant de nombreux millionnaires, la pauvreté du ‘chinois moyen’ reste considérable.

Q : Je vous repose donc ma question : que proposez-vous pour orienter un peu différemment cette mondialisation, en en gommant les plus grands excès ?

Je pense qu’il y a trois mesures essentielles : redonner à l’état les moyens de sa politique économique, proposer une véritable politique des revenus, et repenser profondément le fonctionnement de l’Europe, et, au-delà celui des organisations internationales comme l’OMC et le FMI.

Q : Pourriez vous préciser, en quelques mots ?

Sur la politique économique, j’ai déjà mentionné la nécessité d’instaurer un protectionnisme raisonnable, au niveau de la France – puisque cela ne dépend que de nous – et, si possible, au niveau de l’Europe, en regroupant l’Europe en zones de compétitivité comparable. Ce protectionnisme ‘régional’ et ‘raisonné’ n’a un sens qu’accompagné de mesures monétaires permettant à la puissance publique de retrouver son pouvoir monétaire régalien. Ce protectionnisme, en dehors de rééquilibrer la balance commerciale française (50% des échanges de la France se faisant hors zone euro, contre seulement 20 à 25% pour l’Allemagne) pourrait permettre de prendre en compte l’impact écologique et social de certaines importations.

Q : Et sur les autres points ?

Une véritable politique des revenus devrait s’articuler sur deux points, l’instauration d’un revenu ou d’une allocation minimum (Dividende social, Revenu Minimum de Dignité, Contrat Citoyen de Solidarité, peu importe le terme) universelle (cf. http://monnaiepublique.blogspot.com/2011/06/sur-l-actualite-dune-allocation.html), et une fiscalité plus simple, plus efficace, plus transparente et ‘acceptable’.

Q : Le fameux impôt sur le capital de Maurice Allais ?

Tout à fait.

Enfin, en ce qui concerne le fait de repenser l’Europe, et le rôle des Organisations internationales, il y aurait évidemment beaucoup à dire. Le principe de subsidiarité – agir au plus près du désir et des besoins des populations – me semble en tout cas devoir être une priorité, même s’il doit s’inscrire à l’intérieur d’un canevas plus général dans lequel les droits et les devoirs des citoyens concernés doivent être énoncés et compris de tous.

Ces droits et ces devoirs concernent évidemment tout ce qui a longtemps été considéré comme du domaine régalien de l’état -- et qui concerne en fait la vie en société et le savoir-vivre ensemble: santé, éducation, environnement, sécurité -- dont la sécurité ‘économique’ évoquée à la fois au niveau du protectionnisme et à celui de l’allocation universelle. Mais nous nous écartons ici du seul point de vue économique, et donc de mon éventuel domaine de compétence.

Q : Professeur, je vous remercie.

samedi 11 juin 2011

Pour un protectionnisme moderne

Bonjour Professeur.

Bonjour

Q : Face aux délocalisations, à la désindustrialisation de la France, au déficit croissant de sa balance commerciale, on parle beaucoup de nos jours de protectionnisme. Est-ce vraiment raisonnable ?

Ce que l’on peut d’ores et déjà dire, c’est qu’il serait déraisonnable de ne pas se pencher sur la question du déficit de la balance commerciale de la France.

Q : Et des délocalisations ?

Les deux questions sont liées.

Q : Que voulez vous dire ?

Samir Amin, économiste ‘tiers-mondiste’ avait repris, il y a une trentaine d’années, les thèses de Marx – et d’une certaine façon, de Ricardo – pour parler d’échange inégal. A l’époque c’était pour soutenir la thèse d’un pillage des nations du Sud, dont l’Egypte, par les nations du Nord.

Q : Oui, et alors ?

Que ses arguments aient été en partie idéologiques n’enlève rien à l’affaire. Que ce soit par l’intermédiaire indirect de ses entreprises, ou par tout autre moyen, dans le concert des nations, les nations ou les entreprises qui se sentent plus fortes que les autres ont tendance à en abuser, et à faire en sorte que les échanges soient ‘inégaux’. Il est sans doute irréaliste de supprimer complètement ces échanges inégaux, mais il est indispensable de mettre en place des régulations pour diminuer fortement ce type d’échanges.

Q : Qu’appelez vous « échange inégal »

Le premier exemple, macroéconomique, correspond justement au déficit de la balance commerciale de la France. La France exporte moins de biens et services qu’elle n’en importe. Voilà un premier exemple.

Q : On peut dire que c’est parce que les français ne travaillent pas bien, et/ou que l’extérieur travaille mieux ?

C’est une explication, ce n’est pas la seule. Les conditions de travail ne sont peut être pas les mêmes.

Q : Que voulez-vous dire ?

Si vous payez un ouvrier français dix fois moins qu’un ouvrier chinois, à compétences égales, il est sûr que le produit chinois reviendra moins cher qu’un produit français. Par ailleurs, le scandale récent de l’héparine – médicament anti-coagulant dont le principe actif provient presque uniquement de l’élevage porcin chinois – montre que les conditions de qualité et de sécurité n’y sont sûrement pas au même niveau.

Q : Sans doute, mais que pouvons-nous y faire ?


Nous y reviendrons. Je voudrais maintenant prendre un deuxième exemple d’échange inégal.

Q : Oui ?

Un autre échange inégal, qui croît en importance, est celui entre la sphère financière et la sphère ‘réelle’, entre les bonus des grands patrons et les salaires des ouvriers à la chaîne.

Q : seriez vous pour que la rémunération de chacun soit identique ?

Evidemment non. Mais certains bonus sont scandaleux, en particulier ceux des dirigeants des grandes banques. Et il est scandaleux aussi que certaines grandes entreprises distribuent des dividendes énormes tout en bloquant les salaires de leurs collaborateurs.

Q : N’est-il pas normal que les patrons qui réussissent en soient récompensés?

Oui, dans certaines mesures, et si, lorsqu’ils échouent, ils en payent aussi les conséquences. Mais leurs collaborateurs, ingénieurs, cadres, et simples employés devraient aussi être récompensés, lorsque leur entreprise est compétitive. De plus, dans cette notion de ‘réussite’, un critère collectif, comme celui de faire travailler ‘localement’ – principe de subsidiarité ou préférence communautaire – plutôt qu’en délocalisant à outrance, pourrait être pris en compte.

Q : Vous n’avez pas peur qu’on vous accuse de populisme ?

Je ne dis, pour le moment, que des évidences, ou du simple bon sens, alors, les étiquettes qu’on pourrait me coller… Mais, rassurez vous, j’ai un autre exemple d’échange inégal qui va être moins ‘consensuel’.

Q : C’est-à-dire ?

On dit parfois que les dirigeants du CAC 40 ne sont pas spécialement opposés aux flux migratoires, parce qu’ils y trouvent leur compte.

Q : Que voulez vous dire ?

Les immigrés, surtout en situation illégale - sont des recrues de choix pour faire certaines tâches que les ‘nationaux’ n’ont pas envie de faire, soit parce que c’est trop pénible, soit parce que c’est mal payé, soit pour ces deux raisons simultanées.

Q : Peut-être, mais que voulez-vous y faire ? Interdire l’immigration illégale ?

Il y a bien plus simple, si on le veut vraiment. Il suffirait de punir très sévèrement – de la prison ferme par exemple (des amendes seraient sans grand effet) – tout patron qui aurait recours à des travailleurs ‘au noir’, et les sanctions pourraient être doublées dans le cas où ces travailleurs ‘surexploités’ seraient des travailleurs clandestins.

Q : Admettons que cette mesure soit efficace. Où est l’échange inégal dont vous parlez ?

Ce type de situation sous-tend deux types d’échanges inégaux. Il y a un échange inégal – dans lequel le patron exploite la faiblesse de l’immigré ou du travailleur précaire – pour le faire travailler dans des conditions anormales. Mais il y a aussi un échange inégal entre certains salariés – qui profitent d’une rente de situation – et d’autres salariés ‘surexploités’.

Q : Vous pouvez donner un exemple ?

Deux exemples : celui des grutiers du port de Marseille, ou celui des travailleurs du Livre, extrêmement bien payés par rapport à d’autres travailleurs, ayant les mêmes compétences, mais ne bénéficiant pas de tel ou tel avantage acquis, pour des raisons plus ou moins obscures. Face à la puissance des réseaux de nos ‘élites’ – qui peut conduire à des excès de toute sorte - certains réseaux ‘ouvriers’ ne manquent pas non plus de répondant. Ce n’est pas la lutte des classes, c’est plutôt la lutte des castes, qui tente de broyer tout ce qui s’oppose à elles.

Q : Vous n’allez pas vous faire que des amis. Mais, concrètement, si personne ne veut de certains de ces emplois, que faudrait-il faire ? Le travail au noir est peut être la moins mauvaise des solutions ?

Non, je ne crois pas. Si un travail ne trouve pas de volontaire, il n’y a que deux solutions.

Q : lesquelles ?

Augmenter la rémunération correspondante ou en diminuer la pénibilité, par exemple en utilisant plus d’équipements.

Q : Ou en délocalisant ?

A court terme, cela peut passer, dans certains cas, pour une solution. Mais ce ne peut être valable à plus long terme. Ce serait reculer pour mieux sauter.

Q : Après moi le déluge …

Tout à fait. Mais revenons, si vous le voulez bien, au déséquilibre entre deux nations, et plus particulièrement entre la France et l’extérieur. Là encore, même si certains déséquilibres sont naturels sur de courtes périodes, à plus long terme ce n’est pas tenable.

Q : Pourquoi pas ; si la France reçoit plus qu’elle ne donne, on pourrait peut être dire que cela lui est plutôt bénéfique ?

Vous auriez raison, si vous n’oubliez pas deux ‘petits’ détails.

Q : A savoir ?

Tout d’abord, ce que la France reçoit n’est pas gratuit : elle doit financer la différence entre le prix de ce qu’elle donne – c’est-à-dire qu’elle exporte – et ce qu’elle reçoit – c’est-à-dire importe.

Q : Et le deuxième point ?

Ce déficit commercial, en sus de devoir être financé, va conduire les entreprises à se spécialiser, en faisant contre mauvaise fortune bon cœur, sous la pression de l’étranger. Cela a été le cas de la sidérurgie, du textile, et c’est aussi une des causes aussi des délocalisations, et de la dés-industrialisation de l’économie française.

Q : C’est une autre façon de dire que les entreprises françaises veulent rester compétitives, et qu’elles doivent s’adapter ? Seriez-vous contre la compétition et la compétitivité des entreprises?

Si cela était le cas, je n’aurais pas enseigné pendant près de 40 ans à HEC. Mais la compétition n’a un sens que dans un contexte où les compétiteurs peuvent lutter à peu près à armes égales, ce qui n’est pas le cas. Maurice Allais – et bien d’autres – l’ont dit avant moi, et c’est aussi ce que nous dit le simple bon sens, si on le laisse s’exprimer sans l’enfermer dans la pensée unique d’une mondialisation sans vergogne et sans limites.

Q : Je ne vous savais pas alter-mondialiste. Mais si nous revenions à la question du financement du déficit commercial…


Les alter-mondialistes ne disent pas que des bêtises, en particulier quand ils ne se laissent pas dominer par leur idéologie. Je me contente pour ma part d’énoncer des faits, ceux que tout un chacun peut constater. La compétition actuelle est inégale, et il faut soit changer les règles pour rendre cette compétition plus égale – ce que je propose - soit refuser la compétition. La première méthode correspond à ce que l’on pourrait appeler un protectionnisme ‘raisonné’, la seconde approche – que je récuse – serait celle d’un protectionnisme archaïque, déraisonnable.
Mais venons-en au financement du déficit commercial.

Q : Oui, que proposez vous ?

Là encore, je vais peut être vous surprendre, mais c’est du simple bon sens. A force d’accumuler des dettes, pour financer ce déficit, vous allez aboutir à une situation inextricable. C’est un simple problème de comptabilité.

Q : Cela commence mal. Je déteste la comptabilité.


Alors, disons que c’est un problème de plomberie. Imaginons que la puissance industrielle de la France (en économie, on représente parfois cette puissance par le PIB) soit représentée par le contenu d’une baignoire, dont vous voulez conserver le niveau à la même hauteur. Il se trouve cependant qu’il y a une fuite, et que cette fuite corresponde à l’argent que la France – censée incarner les entreprises françaises - doit emprunter pour payer son déficit (60 milliards d’euros en 2010, pour un PIB de 1950 milliards). En combien de temps la baignoire France sera complètement vidée ?

Q : En 30 ou 35 ans. Cela nous laisse un peu de temps…

Oui et non, car non seulement ces fuites sont en train d’augmenter, mais la dette publique (la dette des finances publiques) de la France représente déjà 85% de son PIB. De plus, les débiteurs de la France ne vont peut être pas attendre 35 ans pour se faire payer, d’autant plus qu’avec les intérêts – et même si nous ‘oublions’ la dette publique - ce n’est pas en 35 ans que la baignoire sera vide, mais en 15 ou 20 ans, moins d’une génération donc.

Q : Mais que peut-on faire ?

Il n’y a que deux méthodes, dont une est plus ‘morale’, ou ‘éthique’ que l'autre.

Q : Quelles sont-elles ?

La méthode très peu éthique serait de récuser les dettes, et de refuser de payer.

Q : Cela n’inciterait pas d’éventuels futurs créanciers à se précipiter pour financer d’éventuels nouveaux déficits ...

Certes. C’est bien pour cela qu’à terme, une seule méthode s’impose : il faut colmater les fuites, c’est-à-dire réduire, puis annuler complètement, le déficit commercial. Ou, en terme ‘marin’, ou ‘fluvial’, il s’agit de réguler les flux de biens et services, de jouer sur ce que l’on pourrait appeler des écluses.

Q : Pouvez vous préciser?

Là encore, je vais peut être vous étonner, mais cette méthode correspond forcément, sous une forme à une autre, à du protectionnisme ‘raisonnable’ et ‘raisonné’, qui fait partie d’un mécanisme de régulation plus global. Il est en effet essentiel de construire, ou reconstruire, des règles permettant à une saine compétitivité de fonctionner, mais cette compétitivité ne doit pas s’appuyer sur des distorsions liées à des conditions sociales iniques, ou à des défauts de qualité flagrants – comme pour les médicaments, dont 2 à 3% sont toxiques, lorsqu’ils proviennent des pays à ‘bas coût’ comme le Brésil ou la Chine.

Q : 2 à 3%, ce ne semble pas énorme ? Il ne faut peut être pas abuser du principe de précaution ?

Pour certains médicaments, comme le paracétamol, 2% d’erreur, ce n’est pas bien grave. Pour des traitements de longue durée, pour lesquels le dosage doit être respecté à la lettre, ce peut être catastrophique, en particulier pour les problèmes rénaux, pulmonaires ou cardiaques.

Q : Admettons. Mais en quoi le protectionnisme que vous proposez serait-il raisonné, et non archaïque, même s'il apparaît nécessaire ?

Parce que le protectionnisme ‘raisonné’ que je propose n’est pas un protectionnisme aveugle de court terme, pour lequel on tenterait de freiner les importations et de favoriser les exportations – même si le rééquilibrage commercial peut et doit en être un des résultats - Il s’agit plus globalement d’inciter l’ensemble des entreprises françaises – et, au-delà, européennes - à jouer le jeu, celui d’une compétition aussi loyale que possible, à l’intérieur de règles à la fois précises et acceptables par tous.

Q : Quel jeu ?

Le jeu d’une certaine indépendance, à la fois financière et économique. On parle d’indépendance énergétique – même si les mesures annoncées par l’Allemagne sur le nucléaire et le renforcement des centrales thermiques ne vont pas dans ce sens – mais une indépendance économique est encore plus importante (et contient d’ailleurs cette indépendance énergétique).

Q : Comment voulez vous retrouver cette indépendance, alors que la France, par certains côtés, est redevenue une friche industrielle ?

Vous avez raison d’y faire référence. Comme vous le savez, en 25 ans, la France a perdu près de 2,5 millions de salariés dans l’industrie, puisque la part des travailleurs du secteur secondaire (le secteur 2 de Marx) dans l’économie française est passée de 24% à 16%.

Q : ce qui correspond à un rythme annuel d’environ 100 000 pertes d’emploi dans l’industrie ?

Oui, et le seul fait de stopper ce mouvement correspondrait déjà à 100 000 emplois sauvés annuellement. L’objectif de ré industrialisation de la France est donc vital.

Q : Et vous prétendez que c’est possible ?


C’est à la fois possible et nécessaire. Et c’est sûrement l’un des enjeux du prochain quinquennat de rendre ce qui est nécessaire, possible, à savoir la ré-industrialisation de la France, qui permettra aussi le rééquilibrage des échanges commerciaux de la France avec l’extérieur, à travers un protectionnisme moderne, qu’on l’appelle raisonné ou apaisé.

Q : Pouvez vous préciser ?

L’état a évidemment son rôle à jouer, mais les entreprises aussi : l’interaction des mesures étatiques et des décisions prises au sein des entreprises est essentielle. Je pense qu’il faut redonner à l’état un rôle régulateur qu’il a perdu depuis 30 à 40 ans, depuis les années 70 en fait.

Q : C’est une des thèses de Maurice Allais, je crois ?

Oui. Il écrivait d’ailleurs, en 2005 :
« la politique de libre-échange mondialiste poursuivie par l’Organisation de Bruxelles a entraîné à partir de 1974 la destruction des emplois, la destruction de l’industrie, la destruction de l’agriculture, et la destruction de la croissance […]
Les adversaires obstinés de tout protectionnisme, quel qu’il soit, commettent une seconde erreur : ne pas voir qu’une économie de marchés ne peut fonctionner correctement que dans un cadre institutionnel et politique qui en assure la stabilité et la régulation. […]
Une libéralisation totale des échanges et des mouvements de capitaux n’est possible, et elle n’est souhaitable que dans le cadre d’ensembles régionaux groupant des pays économiquement et politiquement associés et de développement économique et social comparable.
Il est nécessaire de réviser sans délai les Traités fondateurs de l’Union Européenne, tout particulièrement quant à l’instauration indispensable d’une préférence communautaire. »

(cf. aussi M Allais et le protectionnisme raisonné)
Ce rôle de régulateur, qui était, dit-on, celui dévolu à l’état au cours des premières années du conseil national de la résistance, en 1945-46 va bien au-delà de la seule question monétaire, aussi importante soit-elle.

Il doit donner un environnement aussi stable que possible au monde économique, afin que les décisions prises par le milieu économique soient réellement efficaces, cette efficacité n’étant pas mesurée à la seule aune du profit à court terme ou des dividendes des actionnaires des plus grosses entreprises.

Q : Vœu pieux ?

C’est un vœu pieux tant que l’environnement change constamment, ou si les décisions nous sont imposées par l’OMC, le FMI ou Bruxelles. Mais cela ne l’est pas si l’on intègre aux règles du jeu économique d’autres règles et d’autres critères, prenant en compte en particulier le contexte social et les contrôles de qualité.

Q : Vous affirmez qu’une certaine forme de protectionnisme est à la fois nécessaire et raisonnable. Je ne demande qu’à être convaincu, mais pourquoi certains de vos confrères prétendent que c’est stupide et contraire à ce qu’enseigne la science économique.

Vous connaissez la plaisanterie traditionnelle : réunissez 3 économistes, et vous aurez cinq avis différents…

Q: Pourtant, l’un de vos collègues, Pastré je crois, affirme : La question [sur le protectionnisme] à poser est double: 1) les exportations représentant 25% du PIB, qu’adviendra-t-il des PME exportatrices qui se verront refuser l’accès aux marchés des pays que nous aurons « punis » en élevant nos droits de douane? 2) quel impact sur le pouvoir d’achat des français les plus modestes auront ces augmentations des droits de douane?

Si je tiens à être charitable je dirais que son idéologie le pousse à contester tout ce que peuvent déclarer ceux qui ne sont pas de son bord politique. Je crois qu’un vrai scientifique – ou prétendu tel – devrait conserver son sang froid, et ne pas se contenter d’affirmer.

Q : N’est pas Maurice Allais qui veut, certes…


En fait, la question des droits de douane n’est qu’une façon de s’attaquer à la question du déficit commercial. Dans certains cas, il vaut mieux procéder autrement. On peut jouer sur le remboursement plus ou moins important de la TVA, on peut aussi mettre des quotas pour réguler ce qu’on pourrait appeler des ‘écluses’ commerciales. Ce n’est pas forcément simple, mais dès lors que l’on a pris conscience que ce déficit abyssal du commerce international français ne peut et ne doit perdurer …

Q : Et que répondez vous donc à la question des mesures de rétorsion ?

C’est un simple problème de bon sens. D’une certaine façon, puisque les exportations sont moins importantes que les importations – c’est d’ailleurs l’un des problèmes majeurs de la France – ces mesures éventuelles de rétorsion ne peuvent être véritablement dangereuses.

Q : C’est à-dire ?

Raisonnons par l’absurde. Si on n’exporte et si on n’importe plus du tout (autarcie totale) cela impactera plus les importateurs ‘français’ (et donc les exportateurs étrangers) que les exportateurs français.

Q : Certes, mais certaines importations sont nécessaires, comme celles des produits pétroliers ?

Oui, mais c’est une question simple à régler, vu qu’il y a peu de fournisseurs et peu d’importateurs. C’est plus un problème de troc entre nations que de problèmes de droits de douane.

Q : Mais nos entreprises exportatrices, que deviendront-elles ?

En dehors du fait que je ne crois pas trop aux mesures de rétorsion, le fait que les importations diminuent peut permettre aux entreprises exportatrices d’augmenter leur chiffre d’affaire intérieur, et donc de se ‘relocaliser’ au niveau commercial, ce qui ne peut que contribuer à la ré-industrialisation de la France.

Q : Et en ce qui concerne l’augmentation du coût des produits d’importation ?

Il est évident que si ces produits importés n’avaient pas de substitut ‘local’ possible, mon collègue aurait raison, c’est évident.

Q : Mais …

Mais je prétends que si de nombreux produits importés ne sont achetés que parce qu’ils sont un peu moins chers, il existe de nombreux produits qui les remplaceraient avantageusement, pour un prix guère plus élevé.

Par ailleurs, comme je l’ai expliqué par ailleurs, le mécanisme de la « récupération négative de la TVA » ne modifierait aucunement le prix TTC du produit, mais diminuerait la marge de l’importateur, qui pourrait avoir intérêt à acheter ‘local’, plutôt qu’à acheter ‘asiatique’.

Et enfin, le pouvoir d’achat ne dépend pas seulement du prix des produits mis sur le marché, mais aussi des ressources des acheteurs potentiels.

Q : Que voulez vous dire ?

Si les prix augmentent de 3%, et si les revenus augmentent de 4%, le pouvoir d’achat aura augmenté de 1%. De fait, même s’il y avait effectivement une légère augmentation des prix de certains produits, cela peut être couvert par l’augmentation des revenus des salariés qui, au lieu d’être au chômage, pourraient bénéficier de possibilités d’emplois plus nombreuses, du fait de la re-localisation de certains produits – textile, jouets, voire médicaments, dont le coût de fabrication réel ne représente guère que 3% du coût total. Dans ce dernier cas, celui des produits pharmaceutiques, même si le principe actif – fabriqué localement - avait un coût multiplié par 10, voire 15, cela n’aurait qu’un très faible impact sur le coût total.

Q : En fait, c’est un peu comme pour l’effet Nike ?

Effectivement. Le coût de fabrication d’une chaussure de sport ‘mode’ est de 10% de son prix de marché. (c’est un peu plus que les 3% des principes actifs médicamenteux). On pourrait donc fort bien rapatrier la fabrication de ces chaussures en Europe, et même en France.

Monsieur le Professeur, je vous remercie.

Si vous le permettez, et afin de rendre hommage au premier économiste libéral qui a justifié ce protectionnisme raisonné dont nous venons de parler, je vais terminer par une proposition d’ordre général censée remplacer l’article 110 du Traité de Rome, telle qu’elle a été envisagée par Maurice Allais:
« Pour préserver le développement harmonieux du commerce mondial une protection communautaire raisonnable doit être assurée à l’encontre des importations des pays tiers dont les niveaux des salaires au cours des changes s’établissent à des niveaux incompatibles avec une suppression de toute protection douanière. »

mardi 7 juin 2011

Sur l actualité d'une allocation universelle

Interview de Bruno lemaire (réalisée le 27 mai 2011) sur le Revenu Minimum de Dignité, appelé encore Dividende Social.

Bonjour Professeur.

Bonjour

Q : Pourriez vous nous parler de cette allocation universelle que vous proposez, que vous appelez, je crois, Revenu Minimum de Dignité.

Bien volontiers. En fait je défends cette idée depuis 16 ou 17 ans, mais avant de revenir sur le nom lui-même, je préfèrerais en préciser le sens et le contenu.

Q. Pouvez vous préciser.

L’allocation universelle que je propose serait celle-ci :
625 € chaque mois, net d'impôt, sur le compte de 64.5 millions de Français ! Un demi SMIC égal au quart de notre PIB par habitant. Une allocation universelle rendant caduque la plupart des aides dites ‘sociales’, du RMI au RSA en passant par les allocations familiales ou les aides au logement.

Q : Si je comprends bien, vous proposez de raser gratis ? Personne ne peut être contre ce principe, mais chacun peut se demander par quel tour de magie notre économie, bien mal en point actuellement, pourrait financer une telle mesure.

En fait, dire que personne ne peut être contre n’est pas tout à fait vrai.

Q : Que voulez vous dire ?

En fait, de nombreuses voix se sont élevées contre le principe même d’une allocation universelle, et ce, depuis qu’un certain Thomas Paine a évoqué cette idée il y a plus de deux siècles (en 1796)

Q. Je suppose que cette opposition vient principalement des gens qualifiés de droite?

Ne croyez pas cela. Ainsi, des personnalités aussi respectées à gauche que l’économiste D. Clerc ou le sociologue Rosanvallon ont considéré qu’une telle mesure profiterait davantage aux ‘patrons’ qu’aux salariés, mais, si vous voulez bien, je vous propose de revenir sur ce point par la suite. Je préfèrerais pour le moment que l’on s’interroge sur la faisabilité d’une telle mesure.

Q. Si je comprends bien, vous voulez me montrer que l’on ne va pas tout à fait raser gratis?

Si vous voulez. Disons qu’il faut évaluer le coût réel d’une telle mesure, le coût ‘net’, en prenant aussi en compte les diverses économies réalisées.

Q. Si une telle mesure n’a pas de coût, serait-ce seulement alors une répartition différente du Revenu National, un autre partage du gâteau en quelque sorte ? Rien de magique donc …

Je ne prétends pas qu’une telle mesure n’a pas de coût, et je ne dis pas non plus que la répartition du Revenu National n’en sera pas quelque peu impactée- même si ce n’est pas l’objectif essentiel d’une telle mesure. Ce que j’espère vous montrer, c’est qu’une telle mesure est à la fois nécessaire socialement, indispensable politiquement, et efficace économiquement.

Q. Pouvez-vous préciser?

Les besoins bruts de cette mesure seraient de l’ordre de 22% du PIB, soit, à partir des chiffres de 2008, ou de 2010 (1950 ou 1925 milliards d’euros) un montant de 425 milliards d’euros

Q. 425 milliards d’euros, vous plaisantez. C’est colossal.

Oui et non. En fait, les besoins nets seraient de l’ordre de 6% du PIB, soit 117 milliards d’euros – un peu moins de 10 milliards par mois.

Q. Effectivement, c’est sensiblement moins, mais cela reste énorme. De plus, comment arrivez vous à ces différents chiffres ?

De nombreuses allocations aux personnes, et plus encore de subventions aux associations, aux organismes, aux collectivités, aux entreprises, ont pour objectif de venir en aide, directe ou indirecte, à une multitude de cas particuliers. L’énergie consommée à cet effet est considérable, sans que l’efficacité de l’ensemble de ces mesures soit réellement démontrée. L’Etat s’occupe, directement ou indirectement, de redistribuer plus de 50% de la richesse nationale. Faisons déjà en sorte que l’état commence par redistribuer efficacement 22% (ce serait 25% si les enfants touchaient le même ‘RMD’ que les adultes) du revenu national, ou plus exactement du PIB.
A côté du RMD adulte – pour les personnes de plus de 18 ans – le RMD ‘jeune’ tiendra compte de l’âge de la personne concernée, et sera, en moyenne, la moitié du RMD ‘adulte’. De fait, il représenterait le 1/18 du RMD adulte par année (à 5 ans : 5/18, à 13 ans : 13/ 18 …). Pour un couple qui aurait deux enfants de 7 et 11 ans, le RMD ‘familial’ serait ainsi de 1875 euros, nets d'impôts. Les moins de 18 ans représentant 20% de la population, cela signifie que les besoins de financement ‘bruts’ de ce RMD seront de l’ordre de 22% du PIB, et non de 25%.

Les besoins nets de ce financement, compte tenu des économies réalisées sur les allocations qui seraient de facto supprimées, seraient de l’ordre de 10% du PIB (195 milliards d’euros pour une année pleine, avec les chiffres de 2008). Mais même ces 10% semblent être une hypothèse ‘haute’, un chiffre de 8,5% du PIB nous semblant plus réaliste, du seul fait qu’un pouvoir d’achat minimum ainsi assuré, une croissance supplémentaire de 3% (correspondant à des rentrées pour l’état de 1,5%) en étant une conséquence quasiment automatique.

Q. 8.5%, ce n’est pas encore 6%

C’est vrai, mais si l’on tient compte de la diminution des allocations de chômage résultant d’une diminution du nombre de personnes sans emploi, on arrive à ce chiffre de 5.5 à 6%. Savez-vous qu’un chômeur de moins, c’est 30000 euros annuels de moins à prélever sur les ressources collectives ? Alors, pour 800 000 à un million de chômeurs de moins, le calcul est vite fait.

Q. Bien. Si j’accepte ces chiffres, comment pensez-vous financer les 6% restant?

Trois ou quatre pistes me semblent spécialement prometteuses pour ces besoins de financement.
a)un impôt sur le capital, avec un taux voisin de 1.5 % (le capital représentant lui-même quatre à 5 fois le PIB, et donc 5 à – fois le Revenu National) suffirait presque, à lui tout seul, pour couvrir ces besoins.

b)Un moratoire sur une partie du remboursement des dettes publiques (principal plus intérêts) couvrirait lui aussi une bonne part de ces besoins. En fait, et en se limitant uniquement à la dette détenue par les résidents français, un moratoire – ou une suppression totale – des intérêts de cette dette ‘interne’ réduirait les besoins annuels de financement de 25 milliards d’euros (la moitié de ce que rapporte actuellement l’I.R.P.P.)

c)l’émission annuelle d’une monnaie « euro-sol » ou « franc sol » ou « euro – national » ou « euro-RMD » de 96 milliards (soit 8 milliards par mois) solderait définitivement ces besoins de financement, même si on ne retenait pas l’imposition sur le capital. L’idée d’une monnaie n’ayant une durée de vie de quelques mois (donc très orientée consommation finale), et/ou d’une monnaie ‘fondante’ (à la Gesell) et/ou d’une monnaie ne pouvant acheter que des biens précis (fabriqués ‘nationalement’) peut aussi être creusée. Cette monnaie, essentiellement scripturale, pourrait aussi être émise de diverses façons, dont celle de la distribution d’une carte inter-bancaire rechargée chaque mois du montant du Dividende Social ou du RMD.

d)D’autres pistes pourraient être creusées, par exemple l’idée que les importateurs de biens ne recouvrent qu’une partie de la TVA acquittée sur les biens importés.
Ainsi, quelles que soient les modalités de financement, l’instauration de ce Dividende, à la fois utile, efficace, et crédible – donc pertinente – s’inscrit totalement – en tant que point 3 - dans un projet national de société correspondant à :
1) une société où le mérite individuel est récompensé, 2) dans un cadre déterminé et contrôlé par la puissance publique, 3) la solidarité entre ses membres étant réalisée par un minimum vital assuré pour tous.

Q. Avant de reparler des oppositions éventuelles à cette allocation universelle, ce Dividende Social, je voudrais que l'on revienne sur cette notion d’imposition du capital.

En fait, je ne fais que reprendre sur ce point la position de quelques grands économistes, dont le seul Prix Nobel français d’économie, M. Allais.

La fiscalité actuelle est à la fois incompréhensible – car trop compliquée- , injuste, peu efficace, et entraînant fraudes et dissimulations de toute sorte – en particulier pour la population ‘active’ qui ne serait pas salariée.

Cela étant, je pense, comme M. Allais, que, quitte à taxer ou à lever des impôts, il est infiniment préférable de taxer les choses que les personnes, le capital que le travail. Mais ce sera peut être l’objet d’un autre papier ou, si vous m’invitez à nouveau, d’une autre interview.

Q. Ce sera effectivement avec plaisir. Mais je voudrais maintenant revenir sur le rôle exact de cette allocation universelle, ce Revenu Minimum de Dignité ou ce Dividende Social.


Vous avez raison, je pense que Dividende Social sonne mieux, c’est ailleurs une expression que nos cousins canadiens avaient utilisé au siècle dernier, autant la conserver puisqu’elle recouvre des notions similaires.

Q. Tout d’abord, ne croyez vous que ce Dividende Social risque d’apparaître comme une incitation à la paresse ? Pourquoi travailler si on a déjà un revenu ?

Je pense, tout d’abord, que le niveau du Dividende Social, dans le contexte actuel au moins, n’est pas suffisant pour pouvoir vivre en toute sérénité sans avoir d’autres sources de revenu.

Q. Alors, pourquoi ne pas en avoir élevé le niveau ?

Pour deux raisons. D’abord, parce que le financement du Dividende Social, au niveau que je propose, s’il est difficile – comme vous l’avez constaté vous-même - est cependant réalisable. Ensuite, pour la raison que vous soulevez. Un niveau trop élevé, même si cela avait été réalisable économiquement, aurait pu inciter certains à se détourner du travail. Par ailleurs, je voudrais aussi signaler un dernier point. Le niveau du Dividende Social n’est pas un niveau absolu. Ce n’est pas 625 euros par mois à tout jamais. Il dépend de la richesse produite par la collectivité nationale. Si cette richesse augment, le Dividende augmentera. Si elle diminue, le Dividende diminuera aussi.

Q. Donc, s’il y a trop de « paresseux », tout le monde y perdra ?

Oui. C’est bien pour cela qu’il convient d’insister sur le côté solidaire et collectif de ce Dividende. Il ne peut s’appliquer qu’à des personnes qui se sentent membres d’une même collectivité, avec des droits, mais aussi des devoirs.

Q. Mais quelqu’un qui n’aurait que ce dividende pour vivre – et même si le niveau de ce Dividende avait été suffisant d’un point de vue matériel - ne se sentirait-il pas exclu de la société, en tant que « non travailleur », et donc « non actif » ?

En fait, vous posez là une question difficile, d’ordre presque philosophique. Certains pensent que le rôle de travail est fondamental pour s’intégrer à une collectivité, quel que soit ce travail et quelle que soit cette collectivité.

Q. Ce n’est pas vrai ?

Disons, du moins, ce n’est pas la seule conception possible. Je crois qu’un être humain a effectivement besoin d’une activité pour vivre et s’épanouir. Mais je ne pense pas que cette activité humaine doit nécessairement être un travail, et encore moins un travail marchand. De nombreuses activités peuvent être utiles, voire fondamentales, sans devoir apparaître comme un travail ‘marchand’, que seul le marché pourrait ‘valoriser’. Vous avez donc raison de dire qu’il faut veiller à ce que toute personne d’une collectivité donnée se sente reconnue à travers ses activités.

Mais cette reconnaissance de sa propre dignité à travers le regard éventuellement porté par autrui ne me semble pas liée au fait qu’il travaille, ou non, dans une optique prioritairement économique. Je prétend, en fait, que à côté du seul fait de pouvoir vivre ‘correctement’ – aussi modestement soit-il – le fait de participer à une activité commune, et utile, est déjà un facteur de reconstruction de sa propre dignité non négligeable, qui n’a nul besoin d’être ‘marchandisé’, ou ‘marchandisable’ (cf de Karl Marx à Bill Gates)

Q. Permettez moi, Professeur, une dernière question, ou plutôt deux questions très liées J’ai cru comprendre que ce Dividende Social était universel, à l’intérieur de notre collectivité nationale.

C’est exact.

Q. D’où mes deux questions. Est-il raisonnable de traiter de la même façon un multimilliardaire ou un sdf ? Par ailleurs, ce Dividende Social, qui serait donc un droit, comporte t-il aussi des devoirs ?

Sur les devoirs, je vais y revenir. Sachez déjà que l’appartenance à une collectivité, quelle qu’elle soit, me semble comporter à la fois des droits et des devoirs. Mais je vais commencer par votre première question.

Certains peuvent trouver choquant qu'un Rockfeller puisse prétendre au même Dividende Social qu'un SDF. Il me semble pourtant essentiel à la dignité de chacun que ce dividende soit attribué à tous, un peu comme pour la blouse grise "standard" de nos écoliers de 1900. Ce RMD est simplement un signe ‘extérieur’ d’appartenance à une communauté, la communauté des français. Si ce dividende n’est pas versé à toute personne ayant la nationalité française, d’un héritier Bettencourt à un chômeur en fin de droit, il perd tout son sens.

Maintenant, en ce qui concerne les devoirs afférant, je suggère la chose suivante, pour ceux qui refuseraient la « blouse grise » associée à ce dividende, c’est-à-dire le droit de recevoir ‘automatiquement’ ce dividende. Tout être humain est libre d’accepter ou de refuser les règles d’une collectivité. S’il veut faire partie de cette collectivité, il doit en accepter les règles, ce qui lui permettra, dans le cas présent, de recevoir ce dividende. D’aucuns peuvent refuser, par esprit de caste, d’en bénéficier. D’autres, encore, peuvent refuser les devoirs qui y correspondraient (en particulier le fait de consacrer une heure ou deux de son temps à des activités bénévoles d’intérêt général, ainsi que l’interdiction de tout travail « au noir »).

Quant aux éventuels bi ou multi-nationaux , on peut imaginer qu’ils auraient un choix à faire à leur majorité, et qu’ils auraient à dire, à ce moment, s’ils se sentent, ou non, français à ‘part entière’ : auquel cas ils percevraient de plein droit – et en conscience - le RMD adulte.

Q. Professeur, je vous remercie.

Je voudrais juste préciser un point, qui me parait essentiel, car il va au-delà de la seule technique économique qui pourrait lasser le lecteur ou l’auditeur. Toutes les mesures que j’ai citées pour financer ce Dividende Social, ainsi que l’instauration du Dividende Social lui-même, peuvent être prises de façon totalement interne.

Q. Vous voulez dire que si la volonté politique de les instaurer existe : l’intendance suivrait ?

Tout à fait. Pour aller plus loin encore, et pour instaurer le « 100% monnaie » dont on parle parfois, et/ou une monnaie remplaçant partiellement ou totalement l’euro, d’autres mesures seraient évidemment à envisager, avec des avantages plus grands sans doute, mais des risques plus importants aussi.

actualite de la pensee de Maurice Allais

Sur l'actualité de la pensée de Maurice Allais.

Bonjour, pourriez vous, en quelques minutes, nous donner ce qui aurait pu être la position de Maurice Allais sur quelques grands sujets, à savoir l’euro, la réforme monétaire, la mondialisation, la construction européenne, la fiscalité, ainsi que sur la question des dettes publiques.

Hum, quelques minutes pour parcourir tous ces sujets … Mais je vais essayer

Question : de nombreuses voix s’élèvent pour faire de l’euro le bouc émissaire de la crise actuelle. Qu’en pensez-vous ?

Je ne peux que redire ce que M. Allais avait dit il y a quelques années. La création de l’euro est sûrement venue trop tôt.

Question : pourquoi cela. ?

Seuls neuf pays sur les onze initiaux (Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, Finlande, France, Irlande, Italie, Luxembourg, Pays Bas, et Portugal) avaient une puissance économique comparable. Deux pays – et peut être 3 avec l’Irlande - n’auraient pas du intégrer à ce moment cette zone, à savoir l’Espagne, le Portugal, puis la Grèce en 2001. Quant à la Slovénie (2007), Chypre et Malte (2008), Slovaquie(2009) et Estonie (2011) …

Question : c’est facile de le prétendre après coup.

Après coup, sans doute, mais c’est ce qu’écrivait déjà M. Allais en 2005.

Question : Pensez vous alors que M. Allais aurait conseillé de sortir de l’euro maintenant ?


Ce n’est pas ce que notre Prix Nobel d’économie avait dit en 2005. A l’époque, M. Allais conseillait de prendre des mesures protectionnistes au niveau de l’Europe, ce qu’il a d’ailleurs redit en 2009. Je pense pour ma part que si des mesures protectionnistes très efficaces – sur lesquelles il ne semble pas avoir encore de véritable consensus d’ailleurs (et que l’OMC, le G20 et le FMI combattent) – ne sont pas prises à très court terme par l’union européenne, il faudra sûrement se reposer cette question, à la fois sur l’euro et sur le véritable rôle de l’Europe.

Question : je croyais que M. Allais était un libéral ? Un libéral protectionniste, n’est-ce pas contradictoire ?

M. Allais s’est toujours présenté comme à la fois libéral et social, ce qui lui permettait d’être totalement indépendant des diverses chapelles ou idéologies économiques, et ainsi de critiquer ouvertement l’organisation actuelle du commerce international. Pour Maurice Allais, la crise actuelle est très liée à l’organisation du commerce international. Il déclarait ainsi, en 2009, dans le journal Marianne :
« Le point de vue que j’exprime est celui d’un théoricien à la fois libéral et socialiste. […] Et c’est précisément à ce titre de libéral que je m’autorise à critiquer les positions répétées des grandes instances internationales en faveur d’un libre-échangisme appliqué aveuglément. La récente réunion du G20 a de nouveau proclamé sa dénonciation du « protectionnisme », dénonciation absurde à chaque fois qu’elle se voit exprimée sans nuance, comme cela vient d’être le cas. Nous sommes confrontés à ce que j’ai par le passé nommé « des tabous indiscutés dont les effets pervers se sont multipliés et renforcés au cours des années » Car tout libéraliser, on vient de le vérifier, amène les pires désordres. Inversement, parmi les multiples vérités qui ne sont pas abordées se trouve le fondement réel de l’actuelle crise : l’organisation du commerce mondial, qu’il faut réformer profondément, et prioritairement à l’autre grande réforme également indispensable que sera celle du système bancaire. »

« Les grands dirigeants de la planète montrent une nouvelle fois leur ignorance de l’économie qui les conduit à confondre deux sortes de protectionnismes : il en existe certains de néfastes, tandis que d’autres sont entièrement justifiés. Dans la première catégorie se trouve le protectionnisme entre pays à salaires comparables, qui n’est pas souhaitable en général. Par contre, le protectionnisme entre pays de niveaux de vie très différents est non seulement justifié, mais absolument nécessaire. C’est en particulier le cas à propos de la Chine, avec laquelle il est fou d’avoir supprimé les protections douanières aux frontières. Mais c’est aussi vrai avec des pays plus proches, y compris au sein même de l’Europe. »


Question : que faudrait-il faire ?

Je ne sais ce qu’aurait dit M. Allais dans le contexte actuel, mais je sais ce qu’il répétait depuis 10 ou 15 ans : il faut construire des ensembles régionaux homogènes:«
recréer des ensembles régionaux plus homogènes, unissant plusieurs pays lorsque ceux-ci présentent de mêmes conditions de revenus, et de mêmes conditions sociales. Chacune de ces « organisations régionales » serait autorisée à se protéger de manière raisonnable contre les écarts de coûts de production assurant des avantages indus a certains pays concurrents, tout en maintenant simultanément en interne, au sein de sa zone, les conditions d’une saine et réelle concurrence entre ses membres associés.
»

Question : vous voulez dire qu’il pourrait y avoir une Europe à 2 ou 3 vitesses, les pays « méditerranéens » ou de « l’Europe du Sud », éventuellement regroupés avec ceux de l’Europe de l’Est d’un côté, de l’autre les six pays ayant formé la CEE initiale, plus les pays de l’Europe du Nord ?

Avant d’adopter cette position extrême – mais qui pourrait se justifier par des écarts salariaux variant de 1 à 2 (ou à 3 dans les cas extrêmes) – je pense qu’il faudrait commencer par établir de véritables règles vis-à-vis des pays extra-européens ou les écarts de coûts salariaux sont de l’ordre de 1 à 10, voire plus encore.

Question : Quelles pourraient être ces règles ?

Il y a plusieurs pistes, l’une porterait sur les droits de douane, l’autre sur la tva, la troisième enfin sur des questions monétaires.

Question : les deux premières mesures semblent bien archaïques, voire malthusiennes

Pas du tout, je pense que si on ne fait rien, la prédiction de Maurice Allais se réalisera, :
« L’absence d’une telle protection apportera la destruction de toute l’activité de chaque pays ayant des revenus plus élevés, c’est-à-dire de toutes les industries de l’Europe de l’Ouest et celles des pays développés. Car il est évident qu’avec le point de vue doctrinaire du G20, toute l’industrie française finira par partir à l’extérieur. »
. La seule chose à espérer, c’est qu’il ne soit pas déjà trop tard.

Question. Pourriez-vous en ce cas approfondir un peu les trois mesures que vous envisagez.

La mesure la plus classique, même si je ne l’appellerai pas archaïque, serait d’augmenter les droits de douane pour les importations venant des pays à bas coût. Mais je pense qu’il serait plus efficace d’utiliser la piste de la TVA – avant même de parler de la piste monétaire.

Question. Vous n’allez quand même pas reparler de la TVA ‘sociale’, celle dont la simple mention a fait perdre 50 députés à l’UMP en 2007 ?

Pas exactement, même si Monsieur Borloo aurait mieux fait de se taire plutôt que de lancer une idée qu’il n’avait peut être pas assimilée. Ce n’est d’ailleurs pas une modification du niveau de la TVA que je défends, mais une modification de sa récupération.

Question : Que voulez vous dire ?

Comme vous le savez, les entreprises récupèrent, sous certaines conditions, la TVA qu’elles payent sur les marchandises ou services – les consommations intermédiaires - qu’elles utilisent pour leur propre production.

Question : oui, et alors ?

Pourquoi ne pas proposer que sur une TVA de 20, les producteurs locaux continuent à la récupérer en totalité, alors que les importateurs, eux, ne pourraient en récupérer qu’une partie.

Question : Pourriez vous me donner un exemple ?

C’est facile. Prenons une TVA à 20%, pour simplifier les calculs. Supposons qu’un lot de textile produit en France soit vendu hors taxe à 100, ce qui ferait 120 en TTC. L’entreprise française récupère 20.

Question. OK, et alors ?

Maintenant, supposons qu’un importateur d’un tissu analogue, mais fabriqué en Chine, amène sur le marché son produit qui aurait un prix de vente HT de 85, et donc un prix de vente de 102 (85 plus 17). Cet importateur va pousser les producteurs français à essayer de s’aligner, et donc à vendre TTC à 102. Et rien ne dit que l’entreprise française concernée pourra continuer à produire, si sa marge est ainsi diminuée de 18. Il est même fort probable que sa marge soit déjà négative.

Question. Oui, ce n’est pas nouveau, hélas. Où voulez-vous en venir ?

J’en viens à la récupération de la TVA. Pour égaliser les chances du producteur français et de l’importateur, on pourrait déjà décider que l’importateur, au lieu de récupérer 20% de son prix HT (c’est-à-dire 17) n’en récupère que 2, ce qui correspondrait, pour lui à un coût de 100 – comme celui du producteur local.

Question : Et si ce coût, ou ce prix, de 100 était déjà rentable pour l’importateur ?

Cela peut arriver, mais n’oublions pas que si les coûts salariaux représentent une bonne part du prix de revient, il faut aussi prendre en compte les coûts de transport. Quoiqu’il en soit, on peut aller plus loin encore.

Question. Comment. Vous n’allez quand même pas jusqu’à suggérer une ‘récupération négative’ ?

Mais si, bien sûr, et bravo pour cette expression. On a parlé de croissance négative, d’impôts négatifs, pourquoi pas une récupération négative de la TVA, si on est obligé d’en arriver là. Cette non récupération, voire cette récupération négative, aurait d’ailleurs un autre avantage que celui de rendre plus compétitifs les produits ‘made in France’.

Question. Ah oui, quel avantage ?

Celui de regarnir les caisses de l’état de plusieurs milliards, voire d’une ou deux dizaines de milliards d’euros, vu l’importance actuelle des importations françaises venant des pays asiatiques.

Question. Pourrions nous maintenant aborder la piste monétaire, ce qui nous permettra d’aborder ensuite le fameux « 100% monnaie » dont on parle périodiquement ?

Bien volontiers, d’autant plus que M. Allais, depuis bientôt 20 ou 30 ans, a toujours pensé que sans quatre réformes majeures de l’environnement international les crises économiques – dont la crise actuelle dont nous sommes très loin d’être sortis – ne pourront que se reproduire, sinon s’aggraver.
Il a ainsi écrit, fin 1999, à propos de la crise japonaise, en condamnant en particulier la contradiction fondamentale entre une libération totale des mouvements de capitaux à court terme et l'autonomie des politiques monétaires nationales. :
« la presque totalité des difficultés actuelles résulte d'une part d'une méconnaissance totale des conditions monétaires et financières d'un fonctionnement efficace et équitable d'une économie de marchés, et d'autre part d'une structure inappropriée des institutions bancaires et des marchés financiers. »


Question : Quelles seraient ces quatre réformes ?

Elles concernent la réforme du système monétaire et financier, celle de l'indexation, celle des marchés boursiers, et enfin du système monétaire international. Mais, faute de temps et de place, nous ne parlerons ici que du système monétaire international et du système monétaire et financier, deuxième point qui sera abordé à propos du « 100% monnaie ».

Question : Et quid du système monétaire international ?
Maurice Allais souhaitait l’instauration d’un nouveau « Bretton Woods » , et en particulier :
1) l'abandon total du système des changes flottants;
2) la fusion en un même organisme de l'Organisation mondiale du commerce et du Fonds monétaire international;
3) des taux de change assurant un équilibre effectif des balances des paiements;
4) l'interdiction de toute dévaluation compétitive;
5) l'abandon total du dollar comme monnaie de compte, comme monnaie d'échange, et comme monnaie de réserve sur le plan international;
6) la création d'organisations régionales;
7) l'interdiction pour les grandes banques de spéculer pour leur propre compte sur les changes, les actions, et les produits dérivés;
8) et finalement l'établissement progressif d'une unité de compte commune sur le plan international, par un système approprié d'indexation.

Vaste programme…

Permettez-moi de détailler particulièrement deux de ces mesures, les mesures 3 et 7. La mesure 3 me permettant de revenir sur la question des équilibres entre nations, et la mesure 7 étant aussi relative au rôle des banques et au « 100%monnaie » que nous aborderons un peu plus tard.

De fait, les déséquilibres commerciaux peuvent être abordés de plusieurs façons, mais correspondent toujours à un problème de compétitivité, relatif ou absolu, artificiel ou réel.

Question : Pouvez-vous préciser ?

Supposons que le monde se réduise à deux seuls pays, dont les échanges commerciaux seraient déséquilibrés, disons la France et la Chine, la France exportant en euros, et important en yuans (ou en « renminbi », pour les puristes), la Chine exportant en yuans et important en euros.

Question : Comment peuvent-ils faire, sans monnaie commune ?

C’est l’un des points de réforme que soulevait M. Allais. Mais supposons, pour simplifier, que l’on décide que le taux de change entre l’euro et le yuan soit fixé d’un commun accord entre la France et la Chine (ce n’est hélas jamais le cas, et cela se complique encore quand il y a plusieurs pays, mais laissons là ce point, pour le moment), et que un euro soit considéré comme valant 10 yuans.

Supposons maintenant que les exportations françaises vers la Chine soient de 50 milliards d’euros, et que les importations françaises soient de 600 milliards de yuans, soit 60 milliards d’euros – à la valeur acceptée par les deux pays. Que va-t-il se passer.

Question : je suppose que la France va s’endetter pour couvrir ce déficit?

En fait, ce n’est pas directement la France qui va avoir un problème financio-monétaire, ce sont ses entreprises. Mais c’est l’idée. En tout cas le déficit commercial français va être de 10 milliards d’euros.
Si c’est un déficit passager, cela n’est pas trop grave, mais si ce déficit persiste, il n’y a pas beaucoup de solutions.

Question : Quelles sont-elles ?

Il n’y en a guère que trois, d’un point de vue financier ou monétaire, et un quatrième, en termes purement ‘commerciaux’.

a) Les importateurs français, qui achètent en yuans, vont exercer une forte demande sur cette devise, qui devrait donc s’apprécier par rapport à l’euro, la monnaie ‘locale’ des importateurs français. Mais la Chine peut fort bien ne pas accepter cette réévaluation de fait de 20% du yuan, même si, théoriquement, en système de change flexible, cela devrait se faire automatiquement. Rappelons que M. Allais est contre ce régime de changes flottants (mesure n°1 d’un nouveau Bretton Woods)

Si nous considérons maintenant que la France et la Chine sont deux grosses entreprises « nationalisées », le raisonnement est plus simple encore, et il ne va plus rester que deux solutions (en dehors de l’ajustement monétaire éventuel):

b) La France va demander et obtenir un prêt de 10 milliards d’euros à la Chine.
c) La France va vendre une partie de son patrimoine (Tour Eiffel, usines, …) à la Chine (on a bien imaginé que la Grèce pouvait vendre l’Acropole à des financiers étrangers pour tenter d’éponger quelque peu sa dette publique…)

d) Une dernière solution – difficile à imaginer en situation de libre-échange, mais possible dans le cadre d’un certain protectionnisme – serait de limiter autoritairement les importations – par exemple en les taxant très fortement. Ce qui serait une méthode ‘moderne’ de revenir au troc entre nations.

Question : Vous parlez d’une dette possible de la France envers la Chine. Mais que se passerait-il si la France accumulait ses dettes et ne pouvait pas rembourser ?

On serait dans la situation actuelle de la Grèce. Ce qui ne peut se terminer que de deux façons. Soit, miraculeusement la Grèce retrouve une très forte compétitivité pour redevenir exportatrice nette – ce qui semble impossible, en tout cas sans mesures de protection très fortes de son marché intérieur-
Soit la Grèce refuse d’honorer ses engagements, et déclare sa dette publique nulle et non avenue.

Question : La Grèce pourrait-elle faire cela ?

C’est bien ce que l’Argentine a décidé de faire en 2001. Et, après quelques années de flottement, l’Argentine s’en sort plutôt bien, avec un taux de croissance très supérieur à celui de la zone euro. Mais, à l’intérieur de la zone euro, ce type de décision extrême – répudiation de la dette – semble bien difficile à prendre.

Question : suggérez-vous que la Grèce va être obligée de sortir de l’euro?.

Je ne vois pas comment la Grèce peut faire sans cela. Mais elle devra aussi décréter un moratoire, provisoire ou définitif, sur sa dette publique. Répudier sa dette, ou se décréter en faillite, n’est évidemment pas la meilleure solution pour bénéficier par la suite de prêts extérieurs, mais conduire son propre peuple au désespoir n’est pas non plus très enthousiasmant …

Question. Effectivement. Mais revenons, si vous le voulez bien aux positions de M. Allais sur la monnaie ?

Très bien. Mais nous ne sous sommes pas vraiment écartés du sujet. De la même façon que M. Allais a souvent traité les banquiers de faux-monnayeurs, il aurait aussi pu traiter certaines banques d’affaires d’escrocs, comme la banque, rivale de Lehman Brothers, qui a aidé la Grèce à trafiquer ses comptes publics tout en misant sur sa faillite future.

Venons-en donc au 100%monnaie, qui n’est qu’une façon lapidaire de dire qu’il faut redonner aux autorités publiques le pouvoir régalien qu’elles n’auraient jamais dû abandonner, à savoir le droit et le devoir d’être les seuls à ‘battre monnaie’.

Question : Oui, pouvez vous préciser ce « 100% monnaie », qui passe un peu pour l’arlésienne, depuis le temps qu’on en parle … ?

Il est vrai que I. Fisher, en 1935 en parlait déjà, et que cette idée a été développée et enrichie par M. Allais dès 1975 :
« L’essence du plan « 100% money » est de rendre la monnaie indépendante des prêts, c’est-à-dire de séparer le processus de création et de destruction de monnaie du processus de prêt aux affaires. Un sous-produit tout à fait incident serait de rendre l’activité bancaire plus sûre et plus profitable ; mais de loin le résultat le plus important serait de prévenir les grands » booms » des affaires et les profondes dépressions en mettant fin aux inflations et aux déflations chroniques qui ont toujours constitué la grande calamité de l’évolution économique de l’humanité et qui ont été généralement suscitées par le système bancaire…


Question. Et vous pensez que cette position serait encore valable 35 ans plus tard ?

Non seulement je pense que ce serait encore la position de M. Allais – qui en a reparlé en 2009, peu de temps donc avant sa mort - mais je suis sûr que la seule façon de réguler actuellement les flux monétaires serait effectivement d’interdire aux banques de pratiquer deux métiers qui auraient du rester complètement différents. Le métier de gestionnaires de monnaie (banques de dépôts), et celui de gérants ou de transformateurs d’épargne.

Question : pouvez vous préciser ?

Les banques de dépôts ne devraient être autorisées qu’à gérer la monnaie émise par la banque centrale, et qui transiterait par les comptes courants de leurs clients.

Question : Ces banquiers de dépôts seraient en quelque sorte de simples comptables de l’argent de leurs clients ?

Disons que ce serait des comptables et des gardiens, mais sans aucun pouvoir de faire circuler plus d’argent qu’ils n’ont dans leurs coffres : d’où l’expression 100% monnaie.

Question : Et ce n’est pas le cas actuellement ?

Nous en sommes loin. On considère généralement que les prêts accordés aux clients des banques sont dans un rapport de 5 ou 6 à 1 avec la monnaie de base, la monnaie ‘centrale’ la « vraie monnaie » que la banque centrale a réellement émise. Ce rapport est aussi appelé « multiplicateur monétaire ».

Question : En fait, cela semble signifier qu’il serait interdit à ce type de banques d’accorder des prêts. M. Allais serait-il contre les prêts ? Il me semble pourtant qu’ils sont utiles au développement économique.

M. Allais n’est évidemment pas contre les prêts. Certains prêts sont utiles, lorsqu’ils correspondent à des anticipations de croissance, dans le domaine de l’économie réelle, dans le cadre d’une extension de la production de richesses, pour favoriser la production de biens et services. En revanche, ils sont non seulement inutiles, mais nuisibles lorsqu’ils sont essentiellement utilisés pour spéculer sur les marchés boursiers, ou sur les marchés dérivés.

Question. Comment alors financer les prêts ‘utiles’ ?

M. Allais propose une deuxième catégorie de banques, des banques dites d’affaires, dont le métier sera de ‘transformer’ l’épargne en possibilités de financement. Mais cette transformation ne doit pas se faire n’importe comment.

Question : Que voulez vous dire ?

Il est essentiel que les opérations de prêt soient assurées par ces banques de prêt ou d’affaires sous la condition essentielle que ces banques empruntent à terme (par exemple à 10 ans) pour prêter à plus court terme (par exemple à 8 ans). L’assurance vie pourrait être un bon exemple de ce type de transformation.

Question : Je comprends la possibilité de ‘transformer’ l’épargne, les économies existantes, pour financer de nouveaux investissements. Mais si cette épargne est insuffisante ?

Ce n’est que dans ce cas, très précis et limité, qu’il faudra créer de la monnaie supplémentaire. Et cette création monétaire sera du seul ressort des aux autorités publiques, par exemple de la Banque de France remise en situation de le faire.

Question : Mais la France a-t-elle le droit de procéder ainsi, indépendamment des décisions et des traités internationaux ?

Non, mais la France étant un état souverain, peut décider - et se faire accompagner pour cela par d’autres pays européens – de changer les dispositions actuelles pour redonner aux pays qui le souhaiteraient cette possibilité de souveraineté monétaire. Mais, j’en conviens aisément, ce ne sera pas facile, alors même que cela apparaît indispensable.

Question : il me semble que Maurice Allais a aussi fait des propositions dans un domaine qui devrait concerner tout le monde, à savoir la fiscalité ?

Vous avez tout à fait raison. M. Allais a écrit à maintes reprises sur ce sujet, son ambition étant de rendre la fiscalité à la fois efficace, compréhensible, et aussi acceptable que possible par l’ensemble des contribuables ?

Question : Une fiscalité ‘acceptable’ ! vous voulez dire une fiscalité ‘juste’ ?

La ‘justice’ ou l’équité est une notion qui demanderait à être explicitée, et sur laquelle il n’est pas forcément évident d’avoir un consensus. Ce qui est sûr, c’est que M. Allais, de même qu’il a fait la chasse aux faux-monnayeurs, s’inscrit plus généralement dans une perspective de chasse aux revenus indus, aux revenus non gagnés.

Question. Que voulez vous dire par revenus ‘indus’ ou ‘non gagnés’ ?

M. Allais, en tant que libéral, pense que ceux qui produisent ‘méritent’ une rémunération. Mais ceux qui ont pour seule qualité d’être rentiers ne ‘méritent’ pas d’être rémunérés pour la seule raison qu’ils auraient bénéficié d’un héritage.
Question : si je comprends bien, Allais serait comme Marx, il récompenserait le capital ‘variable’, le travail, mais pas le ‘capital constant’, ou capital ?
Effectivement, sans aller jusqu’à prétendre que Allais était marxiste, ou marxien, notre Prix Nobel d’économie fait une distinction, trop souvent oubliée, entre capitalisme et libéralisme. Cela étant, M. Allais propose de simplifier la fiscalité française de façon drastique, en ne conservant plus que trois impôts, au lieu des dizaines d’impôts et de taxes actuelles.

Question : et ces impôts simplifiés rapporteraient autant qu’actuellement ?

Oui, et sans doute plus encore si l’on considère que certains impôts coûtent parfois plus à récupérer – du fait des fraudes ou des erreurs commises dans leurs recouvrements – qu’ils ne rapportent vraiment.

Question : Et quels seraient ces trois impôts?

Seul un impôt est vraiment nouveau, il s’agit d’impôt sur le capital. Il remplacerait à lui tout seul presque tous les autres impôts, dont l’impôt sur le revenu et l’impôt sur les sociétés …Là encore, on retrouve une grande idée de M. Allais : taxer les choses, pas les gens, taxer le capital, pas les revenus du capital. Avec un taux de 2% sur le capital, M. Allais montre que cela correspond à 8% du revenu national, soit environ 7% du PIB.

Question : Et comment fonctionnerait cet impôt :


Il serait basé sur de simples déclarations, mais s’appliquerait à tout le capital possédé, machines, immeubles ou terres. Pour les œuvres d’art, la question reste ouverte.

Question : sans remettre en cause les calculs de M. Allais, est-ce que cela signifie que c’est à chacun d’évaluer ses propres biens ?

Tout à fait, c’est l’idée. Ainsi, si vous habitez une maison que vous évaluez à 500 000 euros, vous devrez payer chaque année, avec un taux de 2%, 10 000 euros d’impôts.

Question : Et si je déclare qu’elle n’en vaut que 300 000, pour payer moins ?

Sans faire appel à votre sens civique – que M. Allais ne présuppose pas, même si c’est votre cas – il est évidemment prévu un garde-fou.

Question : A savoir ?

Toutes les déclarations seront publiques. Et, comme pour les marchés publics, n’importe qui pourra surenchérir, avec une certaine surcote, par exemple de 70%. Ainsi, dans votre cas, si vous prétendez que votre maison ne vaut que 300 000 euros, en surenchérissant de 70%, soit 510 000 euros, vous serez obligé, soit d’accepter de vendre votre bien à ce prix, soit de payer une amende, par exemple de 4%, sur la différence entre votre estimation de départ et les 510 000 euros « du marché ».

Question : Effectivement, cela risque de refroidir les petits malins. Mais est ce que cela ne va pas pénaliser les ménages modestes, non assujettis à l’impôt sur le revenu, et qui n’ont pour seul bien que leur logement ?

Sur ce point, vous avez raison. C’est pour cela qu’une mesure complémentaire pourrait être envisagée.

Question : Ah oui, votre fameuse allocation d’existence ?

Effectivement. J’ai en effet proposé – comme d’autres d’ailleurs, sous des noms éventuellement différents - qu’à côté des revenus «gagnés’ individuellement, en tant que contribution à la production actuelle ou future de richesses chaque français puisse bénéficier d’un dividende social dû à la richesse collective. Sans entrer dans les détails, et si je reprends l’exemple d’une famille modeste d’un couple ayant 2 enfants, le dividende social – ou allocation universelle - que ce couple percevrait serait de l’ordre de 25 000 euros par an, c’est-à-dire largement plus que les impôts qu’il devrait payer au titre d’impôt sur le capital.

Question. Soit. Et quid des deux autres impôts?

Le deuxième impôt est déjà connu, c’est la TVA, que M. Allais propose d’être d’un seul niveau, mais ce point n’est pas essentiel.

Question : Et le troisième impôt?

Le troisième est simplement lié à la récupération de la souveraineté monétaire par l’état, ce qui devrait, là aussi rapporter un montant non négligeable aux finances publiques, de l’ordre de 3% du PIB, au lieu de laisser cette manne aux banques privées.

Question : Sans oublier ce que vous avez dit sur la « récupération négative de la TVA » ?

Tout à fait.

Monsieur le Professeur, merci d’avoir ainsi bien voulu préciser la position de M. Allais sur les grands problèmes économiques de notre temps, en montrant que les solutions proposées restaient d’actualité.

Je voudrais juste préciser un dernier point, à propos de la fusion proposée (par M. Allais) de l’OMC et du FMI, sachant que certains ont proposé de supprimer le FMI, compte tenu du rôle néfaste qu’il a pu jouer depuis sa création.

je vous en prie…

Je pense que le rôle du FMI doit être profondément modifié, mais qu’il ne doit pas nécessairement en être pour autant supprimé. Le rôle ou l’objectif principal du FMI - si ce n’est pas le cas c’est du moins ainsi qu’il apparaît – est de conditionner son aide éventuelle – prêt direct ou indirect d’argent permettant de rééchelonner les pays plus ou moins lourdement endettés - à une politique d’austérité rendant le plus souvent exsangues les pays ainsi ‘aidés’ (le Portugal et la Grèce en étant les derniers exemples).
Au lieu de cela, il faudrait fixer pour objectif au FMI d’aider les différents pays menacés par une détérioration de leur économie et de leur compétitivité à se regrouper en zones régionales de compétitivité comparable. Cela permettrait ainsi à ces groupements ‘régionaux’ pays au niveau social et économique comparable de rééquilibrer leur commerce extérieur et leur compétitivité, autrement qu’en mettant une pression insupportable sur les salaires et le pouvoir d’achat.

Question : Ce qui peut être plus facile si le FMI et l’OMC travaillent ensemble, ou fusionnent ?

Tout à fait.