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dimanche 25 septembre 2011

CeQueChacunDevraitSavoirEnEconomie_Chapitre1

Ce que chacun a le droit de savoir sur les grandes questions économiques de notre temps.

Avertissement : ce livret, ou cet opuscule, a pour objectif de tenter de rendre compréhensibles par chacun les grands sujets économiques qui préoccupent, à juste titre, nos compatriotes et, au-delà, tout ‘honnête homme’ de notre temps.

Il reprendra, pour partie, un certain nombre d’entretiens ou de billets publiés ici ou là sur internet depuis quelques mois. Dans la mesure du possible, il prendra la forme de questions/réponses, regroupées en plusieurs chapitres. Le dernier chapitre « comment sortir de la crise actuelle » proposera un certain nombre de pistes et de solutions alternatives.

Chapitre 1. Questions générales sur la monnaie, le système monétaire et les banques.

Q. Pourquoi commencer par la monnaie ? Ne croyez vous pas que chacun a sa petite idée sur la question ? Ou, au contraire, ne croyez vous pas que ce sujet est bien trop compliqué ?

Ce sujet me semble fondamental, à la fois parce que peu de gens savent réellement ce que représente la monnaie – au sens de monnaie-argent, ‘money’ en anglais – et aussi parce que ce concept est, au fond, très simple, une fois débarrassé de toutes ses scories ou complications inutiles.

Q. Pourriez vous commencer par nous dire comment naît cet ‘argent-monnaie’ ?

Plus de 90% de la 'monnaie-argent' utilisée en France, et plus généralement en Europe, vient directement des banques commerciales. Cette monnaie-argent correspond à un simple jeu d’écriture sur les comptes de la banque émettrice, d’où le nom de monnaie scripturale, que l’on appelle aussi monnaie de comptabilité. Cette monnaie 'de banque' - en France, BNP, SG, CA, etc. – va être acceptée par toute autre banque, en France ou en Europe, ainsi que, sous diverses conditions, dans tout échange ‘marchand’. Elle prend rarement la forme de billets – qui, eux, ne sont pas émis par les banques commerciales. De fait, cette monnaie de comptabilité, dans la plupart des cas, est échangée, ou ‘circule’, de compte bancaire à compte bancaire.

Q. Pourquoi parle t-on alors de ‘planche à billets’ ? Je n’en ai jamais vu dans les banques commerciales…

Vous avez raison. Les billets, qui constituent la monnaie fiduciaire, ou encore la monnaie ‘de poche’, ou ‘manuelle’, sont émis par la Banque Centrale, anciennement la banque de France, maintenant la Banque Centrale Européenne. Cette monnaie ‘manuelle’, qui circule le plus souvent de mains en mains - ou de poche en poche – représente, en volume, moins de 7% des échanges commerciaux.

Q. C’est pourtant cette monnaie ‘de poche’ que tout un chacun connaît le mieux …

C’est vrai, chez le petit épicier ou chez le boulanger, on utilise rarement son chéquier ou sa carte bancaire. Mais il n’en reste pas moins vrai que la monnaie-argent la plus utilisée, de plus en plus utilisée d’ailleurs, reste la monnaie de comptabilité, la monnaie scripturale.

Q. Je ne suis pas sûr d’avoir tout compris. D’où vient réellement cette monnaie scripturale, ou, plus exactement, comment peut-elle être émise, et pourquoi ?

Pourquoi ? Nous y reviendrons. Comment ?
Par un simple jeu d’écritures, correspondant le plus souvent à un emprunt que l’on va faire auprès de la banque concernée, ce ‘on’ étant soit une entreprise, soit un particulier, soit même un état.

Plus précisément, si une entreprise demande un prêt de 100 000 euros à sa banque, et si celle-ci accepte, le compte à vue – ou dépôt à vue – de l’entreprise sera ‘crédité’ de 100 000 euros. Cette monnaie de comptabilité pourra être utilisée à la discrétion de l’entreprise, le plus souvent sous forme purement ‘scripturale’, ‘comptable.

Q. Et la banque peut faire cela ? Je suppose que cet argent prêté vient de quelque part ?

Non, en général, cet argent-monnaie comptable n’existait pas avant le prêt consenti à l’entreprise par la banque. Mais ce n’est pas si étrange que cela.

Q. Que voulez vous dire ?

Une entreprise peut fort bien accepter qu’un de ses clients ne lui paye pas tout de suite son dû. Elle va lui faire crédit …

Q. Ce n’est pas vraiment de l’argent que cette entreprise prête…

C’est tout comme, enfin, presque ... ! Surtout si le client lui signe une reconnaissance de dette, qui peut éventuellement être utilisée par l’entreprise pour payer elle-même l’un de ses fournisseurs. Il y a quand même une grosse différence, et elle est de taille …

Q. Quelle est-elle ?

La reconnaissance de dette de tel ou tel client vis-à-vis de telle ou telle entreprise n’a pas une portée universelle.

Q. C’est-à-dire ?

La monnaie ‘officielle’, qu’elle soit fiduciaire ou scripturale, va en principe être acceptée partout – sous certaines conditions. Ce n’est pas le cas pour une reconnaissance de dette ‘privée’ comme celle émise par une entreprise ou un particulier.

Q. Si je comprends bien, la banque peut créer de l’argent en utilisant simplement un droit, un privilège, que d’autres entreprises n’ont pas ?

Effectivement. Une banque offre, comme service, la création ‘ex nihilo’ d’un certain montant d’argent-monnaie, argent qui est réputé être accepté partout, et transformable si nécessaire en monnaie ‘fiduciaire’.

Q. ‘Ex nihilo’ ? Voulez vous dire que c’est du vent, ou plus exactement que la banque fait cela à partir de rien. ?

Pas tout à fait. Disons qu’une entreprise ‘classique’, quand elle accepte des retards de paiement ou des reconnaissances de dettes, a déjà fourni un bien ou un service, ce n’est donc pas ‘rien’.

Q. Tandis que la banque …

La banque, elle, crée de l’argent-monnaie, par un simple jeu d’écriture. Cet argent-monnaie sera récupéré par la banque, et ‘détruit’, lors du remboursement du prêt. Contre la "reconnaissance de dettes", qu'elle vous achète, elle vous vend la possibilité d'utiliser le même montant, mais tout de suite. Mais la banque 'escompte' bien, dans tous les sens du mot, que vous allez lui rembourser à l'échéance.

Q. Et pour les intérêts réclamés pour ce service ‘ex nihilo’?

N’allons pas trop vite, nous verrons cela plus tard. Ce qui est important à comprendre, pour le moment, c’est que la banque utilise ses privilèges de banque de prêt pour créer de la monnaie, sous certaines conditions quand même. Elle est soumise à certaines contraintes, même si ces contraintes ne sont pas toujours très rigides.

Q. Quelles contraintes ?

Ces contraintes concernent trois points, la ‘liquidité’, la ‘solvabilité’ et la ‘rentabilité’. Je propose qu’on les aborde dans cet ordre.

Q. Va donc pour la liquidité …

Ce terme, un peu étrange, concerne la possibilité pour une banque donnée de faire face à suffisamment de ‘retraits’ de la part de ses clients, que ces retraits soient faits sous forme de véritables ‘liquidités’ ou sous une autre forme.

Q. Je ne suis pas sûr de comprendre.

La plupart des établissements financiers, qu’ils aient ou non le statut de banque, prêtent à plus long terme qu’elles n’empruntent: dans le jargon bancaire on parle de 'transformation'. Ainsi un crédit immobilier peut s’étaler sur 30 ans, un crédit à la consommation sur 5 ou 7 ans, un projet de financement destiné à des financements d’investissements peut s’étaler sur une dizaine d’années. L’épargne permettant ces prêts – lorsqu’il ne s’agit pas de création monétaire pure – est souvent une épargne de court terme, donc plus ‘liquide’.

Q. Vous voulez dire que les ‘épargnants’ n’ont pas toujours envie d’attendre des années avant de pouvoir ‘récupérer’ pleinement leur épargne?

C’est cela. Pour bien comprendre cette question, imaginons que les prêts consentis par les banques sont accordés systématiquement sur une période plus longue que l’épargne – les emprunts – dont elles peuvent disposer. Vous prêtez sur 10 ans, mais le financement dont vous disposez doit être renouvelé tous les mois.

Q. L’évolution des prêts bancaires, les prêts accordés par les banques, est donc beaucoup plus prévisible que celle des emprunts bancaires, les emprunts consentis aux banques ?

Oui. Le plus simple est de prendre un exemple, celui d’un prêt à la consommation consenti à un particulier. Ce particulier, Bruno, emprunte 10 000 euros sur deux ans à sa banque, la banque Dupont. Mais, en général, Bruno va utiliser tout de suite cet argent nouvellement créé, et mis ainsi à sa disposition, alors que la banque Dupont, elle, ne ‘récupérera’ cet argent – en dehors même des intérêts – qu’au bout de 2 ans.

Q. Je croyais que cet argent avait été créé de toutes pièces, ‘ex nihilo’…Quelle importance dans ce cas?

Disons que sur le plan comptable, ce ‘trou’ (de liquidité, provisoire) de 10 000 euros n’est pas acceptable pour la banque Dupont. Si cet argent restait dans la même banque, cela serait effectivement sans importance, le bilan global de la banque n'en serait pas affecté. Mais si Bruno achète un bien de 10 000 euros à une entreprise dont les comptes sont dans une autre banque, la banque Martin, cela peut poser un problème. Il va falloir que la banque Dupont essaye de rendre plus liquide ses propres garanties (la reconnaissance de dettes, ou la créance, de 10 000 euros, due à 2 ans). Ce sera par exemple en négociant directement avec la banque Martin.

Q. Qui peut elle même avoir des ‘fuites’ inverses vers la banque Dupont …

Effectivement. La banque Dupont peut aussi aller sur le marché interbancaire, voire sur le marché monétaire, ou alors directement vers la banque centrale. Elle proposera donc cette créance de 10 000 euros, contre une liquidité plus grande.

Q. Si je comprends bien, les problèmes de liquidité d’une banque peuvent se produire si ses clients veulent ‘vider’ leurs comptes, mais pas forcément sous forme de billets. Et cela parce qu’il n’y a pas qu’une seule banque ?

C’est tout à fait cela. Partons d’un bilan ‘normal’, la banque Dupont ayant, par exemple 100 millions en fonds propres, et 900 millions en dettes diverses, y compris les 'dépôts' à vue de ses clients. Face à cela, à l’actif - en emplois -, elle a initialement des 'actifs' dont la valeur est supposée être égale à un milliard d’euros (100 millions plus 900 millions).

Q. Mais que se passe t-il si la valeur de ses actifs vient à diminuer, par exemple passer à 950 millions ?

‘Mécaniquement’, la perte (entre le nominal, valeur historique, et le 'réel', valeur de marché) doit être inscrite par la banque dans son bilan, ou devrait l’être, ses fonds propres étant alors amputés de 50 millions (ce qui peut déjà lui attirer les foudres des autorités de régulation, son ratio de solvabilité étant trop faible : 1 sur 18 au lieu du 1/12 ou 1/13 exigé).

Q. Mais, même avec ce ratio, les clients de la banque n’ont toujours pas d’inquiétude à avoir ?

Effectivement, la banque peut encore être considérée comme solvable, puisque ses capitaux propres restent positifs. Mais elle n’est pas tout à fait sûre de pouvoir faire face à un retrait massif. Si tous ses clients veulent vider leurs comptes ( qui figurent au passif de la banque), la banque n’a pas nécessairement dans ses coffres des actifs suffisamment liquides.

Elle peut avoir à vendre sur les marchés financiers, ou sur le marché interbancaire, ses actifs qui valent ‘normalement’ – après une première décote - 950 millions - mais qui, dans un contexte précipité de début de panique, peuvent valoir moins de 900 millions. On aurait alors une crise potentielle de liquidité, débouchant éventuellement, à terme, vers une crise de solvabilité - même si la solvabilité initiale de la banque n’était pas à remettre en question.

Q. Et la Banque Centrale ne peut intervenir, dans ce cas là ?

Le système bancaire, qui comprend les banques commerciales et la banque centrale, peut effectivement intervenir, surtout si le système craint une crise systémique…

Q. C’est-à-dire ?

Une crise qui, au lieu d’affecter une seule banque – après tout, pourquoi ne pas se débarrasser d’un ‘confrère’ en mauvaise posture – risquerait d’ébranler le système global.

Q. Comme en 2008 ?

Oui. Pour tenter d’éviter cela, la banque ainsi fragilisée doit pouvoir fournir la demande, en billets ou en transferts ou virements bancaires, sans épuiser tous ses actifs. Et emprunter auprès de la banque centrale suffisamment de fonds peut être la solution ultime. La banque centrale apparaît ainsi comme l’intermédiaire ultime – le dernier recours – susceptible de prêter des ‘liquidités’ – et il n’y a pas plus liquide que la monnaie fiduciaire – contre des effets de commerce, des reconnaissances de dettes, voire des hypothèques. Mais la banque centrale pourrait fort bien ne pas le faire, si les effets que la banque ainsi menacée lui présente ne lui conviennent pas, pour diverses raisons.

Q. Cela signifie t-il que la banque commerciale en question va être partiellement, ou totalement, nationalisée ?

Non. Elle reçoit un prêt « en monnaie centrale », qu’elle aura par la suite à rembourser. Mais d’autres formes de monnaie – monnaie bancaire cette fois - peut aussi lui être fournie par des banques concurrentes, si celles-ci en ont en excédent et lui font suffisamment confiance – ou y trouvent leur intérêt.

Q. Ce besoin de liquidité est-il un vrai problème ?

Oui et non. Par ailleurs, pour éviter toute demande intempestive de retrait ‘liquide’- - les retraits en ‘espèces’, en monnaie-papier, étant les plus délicats à gérer dans un temps limité, tout est fait pour qu’il soit très difficile pour un particulier de se procurer beaucoup de monnaie fiduciaire - cash en anglais – auprès de sa banque.

Pour des sommes dépassant quelques centaines d’euros, il faut prévenir sa banque plusieurs jours à l’avance, et le retrait auprès d’un automate bancaire est souvent limité à 300 euros – même si vous avez 50 000 euros sur votre compte …

Q. Si je comprends bien, ‘votre’ argent ne vous appartient pas vraiment …

Sans aller jusque là, on peut dire qu’il n’est pas aussi disponible – au moins sous forme liquide – qu’on veut bien le dire, même quand il est sur un compte dit « à vue ». C’est vrai pour la monnaie fiduciaire. Et pour la monnaie « de comptabilité », vos virements de compte à compte sont eux aussi limités, au moins pour des particuliers, à quelques milliers d’euros.

Q. Mais que se passerait-il si ces retraits en ‘liquide’ pouvaient être plus abondants, ou plus faciles ?

Nous avons vu que la monnaie fiduciaire, la monnaie ‘manuelle’, la monnaie ‘liquide’ représentait moins de 10% - plutôt 7% en fait – de la monnaie totale utilisée dans les échanges. Il est clair que si chaque possesseur d’un compte à vue voulait ‘vider’ son compte en le transformant en argent ‘liquide’, un tel retrait serait impossible. Mais tout est fait pour que cela n’arrive pas, ou n'arrive plus. Ce scénario catastrophe ne peut se produire en France …

Q. La France serait-elle plus sage que d’autres pays dans lesquelles une telle situation a pu se produire ?

Pas vraiment, disons simplement que même si on le voulait, les délais de retrait ‘liquide’ sont tels qu’un tel « bank run » ne peut se produire, la Banque Centrale aurait toujours le temps, si elle le voulait, de réapprovisionner les banques concernées – par l’intermédiaire de la fameuse ‘planche à billets’. Mais si ce scénario de « panique bancaire » doit être écarté, d’autres scénarios, bien plus graves, pourraient se produire, nous y reviendrons par la suite. Pour conclure sur ce point, disons que chaque banque s’efforce cependant de conserver un petit ‘matelas’ d’argent scriptural, d’argent ‘liquide’ - tout en s’efforçant de dissuader ses clients d’utiliser ce type de monnaie-argent.

Q. Si nous parlions maintenant de la contrainte de ‘solvabilité’ ?

Nous avons vu que le type de monnaie-argent manipulée par les banques est de deux sortes, l’argent fiduciaire – créé par la banque centrale, la BCE pour l’Europe – et l’argent scriptural, l’argent de comptabilité.

Q. Argent de comptabilité créé par les banques commerciales, dites aussi 'banques de dépôt' ?

Oui, même si ce nom de « banques de dépôts » est bien mal choisi, car il fait croire que les banques ne font qu’utiliser les dépôts effectués par leurs clients, alors que ces dépôts ne sont pas, en général, 'déposés' par les clients - comme il y a 2 ou 3 siècles, du temps des vrais dépôts en or - , mais créés à l’occasion de prêts par les banques dites « de dépôt ».

Q. Je suppose cependant que la création de cette monnaie de comptabilité doit quand même tenir compte de l’importance de ces dépôts ?

Oui, vous avez raison, la création monétaire ‘privée’ n’est pas tout à fait illimitée, à la fois pour respecter un certain besoin de liquidité, mais aussi et surtout pour d’autres raisons, dont les principales sont liées à la concurrence bancaire.

Chaque banque commerciale doit prendre en compte l’existence d’autres banques, pour qu’il n’y ait pas trop d’argent BNP par rapport à l’argent CA, ou inversement, les flux ou ‘fuites’ monétaires devant s’équilibrer, se ‘compenser’. Chaque banque doit donc s’efforcer de prêter à bon escient, et, pour cela, les deux critères de solvabilité et de rentabilité doivent être pris en compte.

Q. Pourriez-vous préciser ?

Commençons donc par l’impact de la concurrence sur la solvabilité d’une banque donnée. Il est important que les flux monétaires – les passages de monnaie de comptabilité d’une banque à une autre – soient à peu près équilibrés au cours du temps. Si les chèques ou autres virements qui transitent, par exemple, de la BNP vers la Société Générale, ne sont pas 'compensés' par les transferts qui ont lieu dans l’autre sens, les comptes de l’une des deux banques vont avoir tendance à diminuer, et donc ceux de l'autre à augmenter.

Q. Est-ce à dire qu’il faut que les prêts accordés par l’une ou l’autre banque soient liés au nombre de leurs clients ?

Oui. Plus précisément, si deux banques fonctionnent « à peu près » de la même façon, sur des marchés semblables, il faudrait que les prêts accordés par chaque banque soient proportionnels au nombre de leurs clients. Dans le cas contraire, il pourrait se produire des problèmes de liquidité tels qu'évoqués plus haut.

Q. Pouvez-vous expliciter cela?

Supposons un prêt moyen de 100 000 euros, soit, pour 10 000 clients, un milliard d’euros. Imaginons donc qu’une ‘petite’ banque DUPONT, ayant par exemple 100000 clients, et des prêts en cours de 1 milliard d’euros, soit en concurrence avec une ‘grande’ banque MARTIN ayant 100 fois de clients, et des prêts en cours 100 fois plus importants, d'un total de 100 milliards d’euros.

Si la banque DUPONT décide de multiplier par 2 ou 3 le montant de ses prêts, elle va se retrouver très vite en défaut (de liquidité) monétaire, puisque la plupart des nouveaux prêts consentis à ses clients, avec sa monnaie scripturale DUPONT, vont transiter par la banque MARTIN. Ce n’est que si le nombre des clients DUPONT suivait le mouvement, et augmentait du même facteur (2 ou 3) que la liquidité, voire la solvabilité, de la banque DUPONT ne serait pas menacée. D’où l’importance pour une banque donnée d’avoir le plus possible de clients, si possible exclusifs, pur augmenter la taille de son « éco-système », en évitant ainsi toute fuite monétaire qui risquerait de la rendre 'illiquide' , voire ‘insolvable’.

Q. Ce qui est vrai pour les banques est sans doute aussi vrai pour des pays ?

Tout à fait. Même si le terme est inusité, on pourrait parler de ‘protectionnisme’ monétaire – ou de visées monopolistiques pour chaque banque ‘privée’.

Mais revenons-en à la solvabilité des banques et aux précautions qu’elles devraient prendre. Il leur est vivement recommandé, sinon imposé, d’avoir suffisamment de capitaux propres pour pouvoir 'émettre' - ‘est à dire créer – de la monnaie scripturale, de la monnaie ‘comptable’ – monnaie spécifique à chaque banque, même si l’usager ne voit pas vraiment de différence entre la monnaie DUPONT et la monnaie MARTIN, la monnaie BNP et la monnaie SG : seules les banques elles-mêmes - et la banque centrale - s’en préoccupent vraiment.

Q. Je suppose que ces capitaux doivent aussi être rentabilisés ?

Reprenons l’exemple de notre banque Dupont, qui voudrait respecter le ratio de 8% recommandé par les accords de Bâle. Pour prêter 1 milliard, il lui faudrait donc 80 millions d’euros en « fonds propres », fonds qui lui auront été apportés, soit par des amis de la famille DUPONT, soit plus probablement par des actionnaires.

Q. Sous quelle forme ?

Cette forme peut varier, ce peut être de l’argent ‘liquide’, des lingots, des bons du Trésor supposés aussi solides que de l’or, des immeubles, peu importe en fait.

Q. Le plus important, c’est que la banque DUPONT ait le droit d’être une banque …

Effectivement, et donc le droit de « battre monnaie » (même si cette monnaie est seulement scripturale, ou comptable). Il faut cependant que la banque Dupont récompense, ou rémunère, ses actionnaires. Elle va pouvoir le faire grâce à ses bénéfices – obtenus grâce aux intérêts qu’elle retire des emprunts consentis à ses clients.

Q. D’où l’importance pour la banque de demander des intérêts aussi élevés que possible ?


Oui et non. Il vaut parfois mieux prêter plus, avec un taux d’intérêt moindre, que prêter moins, même avec des taux plus importants. Par ailleurs, il faut aussi que les prêts aient une « bonne chance » d’être remboursés, et l’octroi des prêts va donc aussi dépendre de la « solvabilité espérée » des débiteurs potentiels.

Q. Là encore, quelle importance si cet argent n’est pas remboursé, puisqu’il a été créé de toutes pièces ?


Humm. Cela mérite effectivement un complément d’explication, et un petit retour en arrière. Lorsque la banque DUPONT accorde un prêt de 100 000 euros à Monsieur BRUNO, il va inscrire à son bilan deux chiffres côte à côte, au passif et à l’actif.

Q. Au passif, les dettes, ou ressources …

Oui, au passif de la banque DUPONT, figurera le montant du prêt, 100 000 euros, et à l’actif, les emplois, c’est-à-dire la reconnaissance de dette de BRUNO, dont la valeur initiale est identique.

Q. A savoir, 100 000 euros aussi. Mais cette valeur peut changer …

Si BRUNO se révèle totalement insolvable, cette créance sur BRUNO va se révéler sans valeur, ‘pourrie’ pourrait-on dire.

Q. Et les capitaux propres de DUPONT vont devoir « prendre cette perte » - suivant l’expression d’un ex-directeur du FMI …

Effectivement. En supposant que la Banque DUPONT ait beaucoup de clients insolvables, on peut ainsi arriver à avoir des fonds propres dont la valeur pourrait ainsi passer de 80 millions d’euros à 50 millions d’euros, voire moins.

Q. Ce qui conduirait ainsi cette même banque à ne plus respecter les critères de Bâle …

Sans compter que les actionnaires ne seraient pas très heureux de voir fondre la valeur de leurs investissements. Situation pire encore si les actions de la banque DUPONT, au lieu d’être détenus par des acteurs privés, hors marché, faisaient l’objet de transactions en bourse, ce qui pourrait permettre à certains ‘prédateurs financiers’ de spéculer sur l’avenir de la banque DUPONT …

Q. Quel intérêt peut-on avoir à racheter une banque dont les actions baissent?
C’est comme pour tout « jeu boursier », cela arrive lorsque l’on pense que, pour diverses raisons, l’entreprise concernée – ici une banque – finira par se redresser, soit par ses propres compétences, soit par une source extérieure.

Prenons ainsi le cas de la Société Générale, dont la valeur par action est actuellement inférieure de plus de moitié à la ‘vraie’ valeur de ses capitaux propres – si cette ‘vraie’ valeur a un sens, par exemple en supposant que ces capitaux propres correspondent à une valeur sûre, reconnue et indiscutable.

Q. Valeur indiscutable?. Des dettes publiques d’un Etat ? Il faut espérer que cet Etat n’est pas la Grèce, ou la Russie de la révolution d’Octobre ?

Effectivement. Disons que ce sont des pierres précieuses, dont on est sûr que leur valeur ne peut diminuer, ou des œuvres d’art, ou des parts sur des compagnies pétrolières … Mais pour ne pas compliquer, nous accepterons ici que la valeur 'réelle' de ces capitaux propres n’est pas à remettre en cause.

Q. Dans ce cas, le fait que la valeur boursière de la Société Générale soit très inférieure à la valeur de ses capitaux propres est très étrange… Les spéculateurs, dans ce cas, seraient sûrs de s’enrichir …

Et si l’on était sûr de gagner, la valeur des actions augmenterait, pour se rapprocher, voire dépasser, la valeur des capitaux propres. Cela montre que le fameux ‘marché’ pense qu’on lui cache certaines choses, des actifs ‘toxiques’ ou ‘pourris’, des opérations hors-bilan peut-être…

Q. Et c’est vrai ?

Bien difficile à savoir. Ce que l’on sait, en tout cas, c’est que depuis la crise des ‘subprimes’, qui a éclaté en 2008, une quantité d’opérations hors-bilan n’ont as encore été mises à jour, que de nombreux actifs toxiques existent encore, et que nul ne peut dire avec précision, par exemple dans le cadre des dettes publiques, quel est le véritable risque couru par les banques et les détenteurs d’obligations publiques.

Q. Je suppose qu’on en reparlera plus tard. Mais pouvez vous nous préciser le rôle de cette banque centrale, qui semble bien minime dans votre exposé …

De fait, si le rôle de la banque centrale est moins important que par le passé, il n’est pas tout à fait négligeable. Cette banque centrale, Banque de France ou BCE, est la seule à pouvoir émettre de la monnaie 'billets', de la monnaie fiduciaire. Pour cela, elle se comporte ‘presque’ comme une banque commerciale, à la seule différence que ses clients privilégiés seront les banques commerciales, au lieu d’entreprises ou de particuliers.

Q. Pouvez-vous préciser ?

Les banques commerciales vont offrir (comme contreparties de leurs emprunts en monnaie fiduciaire ‘centrale’) à la banque centrale des créances, sur elles-mêmes ou plus souvent sur des clients jugés sûrs – éventuellement des obligations d’état. C’est ainsi que les besoins de liquidité des banques peuvent être satisfaits, si elles anticipent des retraits ‘liquides’ importants de la part de leurs clients, ou des transferts vers d’autres banques plus importants que d’habitude. La banque centrale est aussi, nous l'avons vu, prêteur en dernier recours, interlocuteur ultime, et parfois indispensable, des banques commerciales.

Q. Et dans le cas français, comment le Trésor Public, c’est-à-dire l’Etat français, pourrait-il se financer, en cas de besoin ? Peut-il s’adresser directement à la banque centrale. ?

Non, c’est interdit depuis une loi française de janvier 1973, élargie au cas européen dans les traités de Maastricht et de Lisbonne. Le Trésor Public est considéré comme un emprunteur ordinaire, et il doit donc s’adresser au système bancaire – ou aux marchés financiers, dont nous ne parlerons pas ici.

Q. Je croyais pourtant que la Banque Centrale pouvait avoir dans son bilan des dettes publiques ?

C’est vrai mais, en principe – si les traités européens sont respectés – ces obligations publiques ne lui sont pas parvenues directement, mais par l’intermédiaire des banques commerciales, ou par achat sur le 'second marché', un marché d'occasion en quelque sorte.

Q. Faut-il comprendre que le Trésor Public doit d’abord demander un prêt à une banque commerciale, qui, elle-même, va parfois se 'refinancer' auprès de la Banque Centrale ? Il y a plus simple …

C’est effectivement ainsi que cela fonctionne en France, depuis 1973, ce qui pénalise parfois lourdement le trésor public.

Q. Pourquoi cela ?

Les banques commerciales ont très souvent accès à un taux d’intérêt bien plus faible que le Trésor public lui-même. On a ainsi pu calculer qu’en 35 ans, entre 1973 et 2008, la dette publique de la France – de l’ordre de 1400 milliards d’euros fin 2008 – aurait été nulle s’il n’y avait pas eu ce différentiel de taux d’intérêt, les banques empruntant à la BCE à 1% pour prêter à 5%.

Q. Mais comment fixe t-on ces taux d’intérêt ?

Les banques sont relativement libres de fixer les taux d’intérêt pratiqués, dès lors que ce taux ne dépasse pas le taux d’usure qui varie suivant les époques et les catégories de prêt – actuellement de l’ordre de 19% pour les découverts des particuliers, de l’ordre de 6%. Pour les prêts immobiliers ou les prêts aux entreprises, le taux actuel est proche de 6%.

Q. Et pour les taux d’intérêt pratiqués par la Banque Centrale ?

Le taux principal utilisé par la Banque Centrale est le taux de ‘refinancement’ auquel les banques commerciales ont directement accès. La Banque Centrale est censée faire varier ce taux en fonction des seules anticipations ou perspectives d’inflation.

Q. Et c’est efficace ?

Les avis sont partagés, chaque expert a son avis sur la question, et les données sont difficiles à interpréter. Disons qu’en principe, si le taux directeur grimpe, les banques commerciales vont hésiter à se refinancer, et il y aura moins de crédits accordés, et donc moins de monnaie en circulation. Mais ce n’est pas le seul paramètre.

Q. C’est-à-dire ?

Si la croissance économique est forte, avec un taux de 4 ou 5%, il paraît très avantageux d'emprunter à 3 ou 4%. Par ailleurs, si vous avez vraiment besoin d’emprunter, et si vous avez suffisamment de garantie, un taux d’intérêt élevé n’est pas toujours dissuasif. Il suffit de regarder la situation actuelle de certains pays de la zone euro, qui seraient bien contents de pouvoir emprunter à 5, 8 voire 10%. Signalons aussi que les états, et certaines grandes entreprises, peuvent aussi emprunter sur les marchés financiers, et pas seulement auprès des banques, même si, in fine, l’argent disponible vient bien des banques, qui émettent l’essentiel de la monnaie disponible.

Ce problème des dettes et des taux d’intérêt fera l’objet du prochain chapitre, le troisième chapitre portant sur la production de biens et services, les échanges internationaux et la balance commerciale, le quatrième et dernier évoquant la crise actuelle et les quelques pistes pour tenter d’en sortir, avant qu’il ne soit trop tard.