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vendredi 28 octobre 2011

Planche_A_Billets

Planche à billets : intox, fantasme ou réalité ?

Q. On dit que le programme économique de Marine Le Pen consiste essentiellement à faire fonctionner la planche à billets. Est-ce vrai ?

C’est en tout cas un ‘slogan’ – un « élément de langage » – qui revient comme une ritournelle à partir des bancs de l’UMP et du PS, voire du MEDEF.

Q. Mais est-ce vrai ?

Actuellement, 93 % de l’argent utilisé dans nos différents achats de biens ou de services, ou pour payer nos différentes contributions sociales et taxes, est de l’argent scriptural, sans aucun support papier.

Q. Ce qui veut dire ?

Cela signifie que l’essentiel de cet argent ne provient pas de la « planche à billets », mais a été émis par les banques commerciales, BNP, Crédit Agricole ou autre.

Q. Mais pourquoi parle t-on encore de planche à billets ?


Nos billets, de 5 euros à 500 euros, sont effectivement fabriqués par les banques centrales, mais ne représentent, nous l’avons vu, qu’une partie minime de l’argent réellement utilisé. Au lieu de parler des euros ou des billets « banque centrale », on ferait donc mieux, en priorité, de parler d’euros BNP, d’euros Société Générale, d’euros DeutscheBank ou d’euros Banesto.

Q. Et quel lien y a-t-il entre les euros ‘bancaires’ et les euros ‘billets’ ?

Au lieu de respecter un équilibre entre les euros ‘bancaires’ et les euros émis par les autorités bancaires nationales ou européennes, on a vu au cours du temps un pouvoir de plus en plus grand obtenu et exercé par les banques commerciales européennes. Au lieu d’avoir une politique monétaire centrale qui s’impose à tous, la réelle puissance monétaire, celle de « battre monnaie » est passée peu à peu – en France depuis 1973 – entre les mains des banques privées nationales ou européennes, dérive qui s’est d’ailleurs accompagnée d’un pouvoir lui aussi de plus en plus important des marchés financiers.

Q. Vous dites que les banques « battent monnaie ». Je croyais que c’était le rôle des banques centrales, et donc de la BCE, la Banque Centrale Européenne ?

En fait, la BCE, en dépit des rodomontades de son Directeur Général, a eu une politique de plus en plus suiveuse. Les banques dites de dépôts, au lieu d’émettre de la nouvelle monnaie, du nouvel argent, en fonction des seuls objectifs et nécessités économiques, ont pris des positions de plus en plus spéculatives. Ce ne sont plus les crédits à l’économie, les financements des projets d’investissement ou les aides ponctuelles aux PME et à l’artisanat qui les intéressaient, mais bien la ‘pure’ spéculation, si l’on peut qualifier de ‘pur’ ce genre de pratiques.

Q. Vous êtes sûr de cela. ? Cela paraît un peu gros quand même ?

Entre 2001 et 2009, la masse monétaire (monnaie ‘bancaire’ plus billets) a cru de 8 %, alors que le taux de croissance de l’économie a été proche de 2 %, avec une inflation de 2 %. Si la masse monétaire est censée accompagner l’économie, où sont passés les 4 % manquants ?

Q. C’est à vous de me le dire, non ?

J’imagine que l’argent non injecté dans l’économie réelle, celle des entreprises et des ménages, a du nourrir pour partie les spéculations boursières et immobilières, mais l’opacité des banques, et leurs opérations « hors-bilan » rendent difficile d’être beaucoup plus précis sur ce sujet.

Q. Et pourquoi la BCE ne s’y est-elle pas opposée ? Elle aurait pu cesser toute émission de nouveaux billets ?

La BCE n’a fait que suivre. Elle s’est contentée de gérer les taux d’intérêt pour que l’inflation reste voisine de 2 %. Le reste ne semblait pas la concerner. D’ailleurs la proportion de billets émis a plutôt diminué vis-à-vis des monnaies ‘bancaires’.

Ce n’est que depuis 6 mois que la BCE injecte de la monnaie ‘centrale’, du ‘vrai’ euro – en bafouant d’ailleurs les traités européens. Cette injection de monnaie centrale – destinée à rassurer les marchés (et les agences de notation, qui n’avaient absolument pas vu venir la crise dite des ‘subprimes’ en 2007-2008), et à tenter de ‘sauver les banques’, n’a absolument pas amélioré, bien au contraire, la situation économique de la zone euro. Notons enfin que la BCE n’a pas non plus eu besoin d’avoir recours à la « planche à billets », puisque l’essentiel de ces injections monétaires ne sont que des jeux d’écriture.

Q. Si je comprends bien, ce n’est pas une utilisation intempestive de la planche à billets qui serait responsable de la situation actuelle. Mais que faudrait-il faire, d’après vous ?

C’est une simple question de vases communicants. Pour une quantité donnée d’argent, disons 1500 milliards d’euros, que cet argent soit réparti en 100 milliards d’euros en billets, et 1400 milliards d’euros en écritures comptables privées, ou 100 milliards de billets, et 1400 milliards d’euros en écritures comptables publiques ne change strictement rien. Il n’y a ni création monétaire – potentiellement inflationniste – ni diminution monétaire – potentiellement déflationniste.
Ce n’est qu’ainsi que l’on peut retirer aux banques de ‘dépôts’ – très mal nommées – le pouvoir qu’elles se sont octroyées, à l’insu du grand public, celui de créer des euros en prêtant à d’autres clients, (dont des spéculateurs), les encaisses (revenus du travail) qui lui furent confiées en garde dans leurs coffres : du pur Madoff, en fait. Mais si Madoff est en prison, au ‘trou’, c’est sur le contribuable français que l’on compte pour combler les trous financiers.

Q. En fait, vous voulez nationaliser la monnaie , ‘déprivatiser’ son émission, sa création ?

On peut dire cela, effectivement. D’ailleurs, si l’on veut garantir l’épargne et les dépôts de nos concitoyens, mettre tous ces dépôts dans les caisses – c’est-à-dire dans les livres de compte – de la banque centrale, donc de la Banque de France dans notre cas – semble nettement plus sûr que de les conserver à la BNP ou à la société Générale. Je ne pense pas que nos concitoyens verraient cela d’un mauvais œil.
C’est un peu comme si chacun de nos concitoyens transférait la totalité de ses comptes à vue à la Banque de France. Les banques d’affaires, ou de financements, seraient, elles, complètement dissociées de ces banques de dépôts, (re-)devenues banques de stockage, de simples auxiliaires ‘comptables’ de la puissance monétaire publique.

Q. Effectivement. Mais peut-on faire cela, avec la menace qui pèse sur nos têtes, celle de la ‘dégradation’ de nos dettes publiques ?

Je crois que cela ne dépend que d’une volonté politique suffisamment affirmée. Les ‘marchés’ ont-ils le pouvoir d’empêcher que la Banque de France exige que les dépôts de nos concitoyens soient ‘rangés’, au moins par un jeu d’écriture, dans ses ‘coffres’ ? Cela peut se discuter.

Q. Mais les traités européens le permettent-ils ?

Apparemment, de plus en plus de ‘personnalités’ veulent changer ces traités, afin de permettre un plus grand assujettissement de la France à une tutelle supra-nationale. Pourquoi serait-il interdit de modifier ces traités pour recouvrer, au contraire, plus d’indépendance, surtout quand cette indépendance va dans le sens d’une amélioration de la situation économique et sociale de nos concitoyens ?

mardi 25 octobre 2011

Faisons-payer_les_pauvres_pour_sauver_nos_creanciers

Faisons payer les pauvres …Tel semble être le slogan dominant de nos jours !

Q. Que voulez vous dire ?


Je veux m’élever ici contre cette pensée sinon unique, du moins dominante, consistant à soutenir que la priorité des priorités est de payer nos dettes, quitte à diminuer pour cela notre production de richesses réelles, le signe – qui bénéficie essentiellement aux riches – étant ainsi préféré à la chose – au détriment de la majorité de nos compatriotes, en particulier des plus pauvres d’entre eux.

Q. On dit pourtant « qui paye ses dettes s’enrichit » ?

Tout dépend de la légitimité de ces dettes, question sur laquelle personne, ou presque, ne semble s’interroger. De plus, il y a temps pour tout, et si le remboursement de ces dettes, de cet argent – emprunté raisonnablement ou non – exige une diminution de la richesse réelle, on peut aussi se demander si un moratoire, partiel ou total, ne s’impose pas.

Quand est-ce que l'on osera dire à nos concitoyens que la priorité n'est pas d'emprunter encore et encore pour rembourser nos dettes, mais de permettre, bien au contraire, à nos entreprises de produire, à nos compatriotes de consommer, à nos administrations de fonctionner.

Nos gouvernants actuels, ou ceux qui s’imaginent déjà à leur place, nous demandent d’accepter une croissance nulle, voire négative, pour que nos financiers et nos banquiers, qui se 'goinfrent' depuis 35 ans, ne soient pas soumis à contribution, pour une fois, quand la situation apparaît complètement dégradée.

Q. On ne peut quand même pas laisser le système monétaire et financier actuel s’effondrer ?

Pourquoi pas? Si ce système conduit à la faillite de notre économie, à une récession « à la grecque » pourquoi faudrait-il le sauver ? S’il faut choisir entre sauver le monde financier, et sauver le monde réel, on peut au moins se poser la question.

Q. Mais si nos banques font faillite, que va devenir l’épargne de nos concitoyens ?

Depuis ce qui est arrivé, dit-on, au roi Midas, on sait que la véritable richesse n’est ni l’or, ni l’argent, mais les biens et services réels. Si l’économie réelle s’effondre, quelle sera la valeur de cette épargne, qui, en définitive, est nécessairement gagée sur du réel, pas sur du virtuel. Qu’est-ce qui est le plus important, les richesses réelles, ou le signe correspondant ?

Par ailleurs, qu’est ce qui empêcherait la banque centrale française - une nouvelle Banque de France, ou l’ancienne redevenue souveraine - de reprendre cette épargne à son compte. Que cette épargne soit inscrite directement dans les comptes de notre banque nationale au lieu d’être dans ceux de nos banques privées serait plutôt une bonne chose*. De ce point de vue, les épargnants ont tout à y gagner. Là encore, on tente de faire peur à nos compatriotes en leur faisant croire que, pour sauver leurs économies, il faut donner encore plus d'argent aux banques.

Q. Mais quelle serait la crédibilité de notre système financier et de notre monnaie, si nos créanciers actuels ne sont pas payés, plus personne ne voudra investir dans nos entreprises, plus personne ne voudra prêter à nos administrations et, plus généralement, à nos compatriotes ?

Il est évident que toute économie moderne a besoin d’un système monétaire, d’une monnaie. Mais aucune fatalité, aucune loi économique, ne nous obligent à avoir une monnaie émise par des banques privées, à un taux d’intérêt extravagant, ou empruntée sur des marchés financiers extérieurs, soumis de plus au diktat et aux manipulations des agences de notation.

Ce qui fait la richesse d’une nation, ce sont ses hommes, sa technologie, ses capacités d’innovation, son courage, l’efficacité de son service public, absolument pas la richesse de ses banques ou le montant des primes de ses traders.

Faisons en sorte que nos usines redémarrent, que nos administrations fonctionnent, que tous ceux qui sont susceptibles de travailler apportent leurs compétences à la relance de notre économie, les ajustements monétaires se feront alors naturellement, si tel est l’objectif fixé aux autorités monétaires de notre pays.

Q. Et pour les dettes publiques en cours ?

Deux solutions complémentaires semblent s’imposer.

Tout d'abord, il faut renégocier les contrats pour que le taux d’intérêt réel soit indexé sur le taux de croissance (et ce, d’autant plus que l’on annonce une croissance zéro, voire ‘négative’ pour les prochains semestres). Si la croissance est au rendez-vous, même les créanciers en seront satisfaits. Sinon, il n’y a aucune raison que ces mêmes créanciers s’enrichissent à nos dépens.
Sur les 1700 milliards de dettes publiques françaises, 1400 à 1500 milliards sont dus aux intérêts qui nous ont été facturés depuis 1973, et la tristement fameuse loi Pompidou-Giscard.

Q. Et la deuxième solution ?

Exiger un moratoire de un an ou deux sur nos dettes, ce qui permettra de remettre l’économie française sur de bons rails.

Q. Pourquoi pensez-vous que nos créanciers accepteront cela ?

Parce qu’il n’y a pas d’autre choix. Entre ne pas être remboursés du tout, ou être remboursés avec retard, même les plus avides de nos créanciers comprendront que la deuxième solution est moins mauvaise pour eux.

On soutient souvent que les impôts doivent plus pénaliser les "riches" que les "pauvres". C'est peut être discutable, mais, en tout cas, cela est complètement incohérent avec le fait de faire payer des intérêts de plus en plus élevés à ceux qui apparaissent le moins solvables.

Demande t-on à un cardiaque d'avoir un cœur qui monte à 190, alors qu'un sportif de même âge ne devrait pas dépasser 160?

C'est pourtant ce que le diktat des agences de notation semble nous imposer. Vous pouvez rembourser? Alors on ne vous demande presque rien comme intérêts. Vous ne pouvez pas? Alors on va vous massacrer avec des taux de 10, 15 voire 20%.

Nos journalistes économistes envahissent les médias pour affirmer avec plus ou moins de grandiloquence qu'en dehors du sauvetage de l'euro et d'une rigueur renouvelée, il n'y a pas de solution.

Que faire contre cette pensée unique, et inique, que trop de nos concitoyens semblent encore accepter comme vérité révélée? Affirmer et montrer que, non, le remboursement des dettes n'est pas la priorité de l'économie française.


Q. Une dernière question. Que faut-il penser de l'accord survenu cette nuit (26au27/10/2011) sur la "crise de l'euro"?


Tous ceux qui s'expriment ce matin (27/10/2011) sur la "résolution (très provisoire) de la crise de l'Euro" disent 2 choses:
1) les 100 milliards de dettes disparues ne vont rassurer que les marchés financiers (les banques vont peut être y perdre un peu, mais beaucoup moins que les contribuables) Il est bien précisé, d'ailleurs que ce sont uniquement, d'ailleurs, 100 milliards de dettes publiques 'privées', si l'on peut dire, qui sont ainsi rabôtées. Est-ce pour éviter les défauts qui déclencheraient la bombe à retardement des tristement fameux CDS, peut-être ...

2) cela va impacter l'économie réelle (cf. le commentaire de L. Parisot) donc l'austérité sera renforcée. Ce cercle vicieux va continuer à impacter de ,plus en plus les plus fragiles de nos compatriotes. Comme si l'on pouvait rembourser davantage en produisant moins!

Nos brillants commentateurs ont tous 'oublié' de préciser que de crise en crise, tous les payse de la zone euro, y compris la France, se mettent toujours davantage entre les mains de cette gouvernance bureaucratique européenne - elle même aux mains des "hauts financiers" - en abandonnant, plus ou moins consciemment, le peu de souveraineté qui nous reste.

Je persiste donc à dire que nous n'avons qu'une alternative: soit l'on s'abandonne au diktat des marchés financiers, soit l'on reprend notre sort en mains, en privilégiant l'économie réelle, et les besoins de nos compatriotes, et non les spéculateurs. Il vaut mieux utiliser 55 milliards d'euros pour aider notre économie, et nos compatriotes, plutôt que de payer 55 milliards d'intérêts - pour la plupart illégitimes - à nos créanciers.

* PS Une coquille - un véritable contre-sens en fait - m'avait été signalée sur cette phrase (voir les commentaires de Raymond), merci à Raymond de me l'avoir signalée.

dimanche 23 octobre 2011

Ne_Dites_pas_que_je_suis_protectionniste

Ne dites pas à ma mère que je suis protectionniste …

Il suffit de nos jours de suggérer que le libre-échange à tout va n’est pas la panacée pour s’entendre traiter de tous les noms par quantité d’experts, ou prétendus tels. Alors, si l’on ose parler de protectionnisme …

Q. On dit souvent, pourtant, que le libre échange a favorisé la croissance et le développement d’un grand nombre de pays ?

C’est vrai dans certains cas, et à certaines conditions. Mais quand on regarde la situation dans laquelle certains bassins d’emplois, ou d’ex- emplois, se retrouvent, en France, en Espagne, et dans nombre de pays européens, il est difficile d'affirmer que libre-échange rime avec prospérité.

Q. Suggéreriez-vous que le ‘protectionnisme’ devrait commencer par nos régions, avant de l’étendre au niveau de la France ou de l’Europe ?

Dans ce domaine, comme dans beaucoup d’autres, la France a ses particularités historiques. Même sans reprendre entièrement la thèse de la désertification industrielle, et même économique, de nombre de nos provinces ou régions, on ne peut que constater qu’en dehors de l’île de France, complètement hypertrophiée, et de 2 ou 3 autres métropoles régionales, les bassins d’emplois ne sont pas légion, et sont plutôt en situation de déclin.

Si nos élus déplorent, à juste titre, cet état de fait, et réclament plus de protection pour leurs administrés, on ne comprend pas bien la logique qui leur fait demander une protection locale, et refuser de réfléchir à une protection nationale.

Q. Quand ils ne poussent pas de grands cris, en dénonçant une démagogie populiste, lorsque l’on évoque cette possibilité...

On a parfois parlé d’une spécificité française, consistant à expliquer une partie du chômage national par le manque de mobilité de certains demandeurs d’emploi. Mais il suffit de constater que cette mobilité dont on parle tant n’a jamais réellement été accompagnée par une politique d’aménagement du territoire. Quitte à être chômeur, nos concitoyens préfèrent demeurer en majorité à proximité de leur terre natale, de leur racines.

Q. L’enracinement que vous décrivez n’est-il pas condamné à tout jamais par le contexte économique actuel ?

Il est clair que l’internationalisation des échanges et la mondialisation ont essentiellement profité aux personnes les plus mobiles. Entre le financier international et le viticulteur de Provence, entre le brasseur de fonds et le tourneur fraiseur de Poissy, il n’y a évidemment aucune comparaison possible. La première catégorie va là où elle peut faire le mieux fructifier son argent – quand ce n'est pas l'argent des autres - ceux de la seconde catégorie restent le plus souvent là où ils ont obtenu leur premier emploi. Lorsque Peugeot délocalise en Roumanie, lorsque EADS ouvre des chaînes de montage en Chine, ce n’est pas l’ouvrier français qui va s’expatrier, même si l’argent, lui, n’a ni patrie ni morale.

Q. Vous avez peut-être raison, mais que peut-on y faire ? La France, comme beaucoup d’autres pays dépend de plus en plus des échanges commerciaux internationaux ?

Là encore, les caricatures vont bon train. Il ne s’agit pas d’éliminer tout échange commercial avec l’extérieur, d’ailleurs notre dépendance énergétique aux ressources fossiles importées ne nous le permettrait pas.

Il s’agit simplement – si l’on peut dire - de mettre en service des écluses pour réguler au mieux les flux de biens et services entre la France, et ses divers constituants, et l’extérieur. Ce sont des échanges équitables qu’il faut rechercher, des échanges qui n’appauvriraient ni n’enrichiraient la France.

Q. Des écluses, pourquoi pas, mais comment faire pour que ces flux s’équilibrent ?

Il y a plusieurs pistes envisageables. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que cela ne peut se faire tout seul en laissant simplement agir le sacro-saint marché.

Q. Pourquoi cela ?

Les entreprises, françaises ou étrangères, se préoccupent fort peu – même si on peut le déplorer – de la balance commerciale du pays où elles ont établi leur siège social. Ainsi une entreprise américaine bien connue, Apple, réalise l’essentiel de sa production en Extrême Orient, notamment en Chine. Ses bénéfices annuels colossaux, plus de 25 milliards de dollars, sont essentiellement dus au faible coût de fabrication de ses différents baladeurs ou autres ‘smartphones’, tablettes ou micro-ordinateurs.

Q. Et ces pratiques contribuent, bien sûr, au déficit commercial des Etats-Unis vis-à-vis de la Chine ...

Tout à fait. Et on pourrait dire la même chose d’entreprises ‘françaises’ comme Total – même si, dans ce cas, l’extraction de gaz ou de pétrole peut difficilement être faite en France.

Q. Mais les activités de raffinage et de transformation en produits chimiques pourraient être maintenues et développées en France …

Cela aurait un impact positif à la fois sur nos emplois et sur nos exportations. Les délocalisations dont notre tissu industriel, et social, souffre tant depuis des décennies sont dus essentiellement à ce genre de pratiques, qui conduisent à faire fabriquer (à l’étranger) par des esclaves pour faire acheter, en interne, par des chômeurs … Tant que l’on peut encore financer ces chômeurs.

Q. Cela étant dit, que peut-on faire ? Nombre de nos entreprises, ne fut-ce que pour rester compétitives, sont devenues multinationales ou transnationales. Comment voulez-vous les empêcher de faire cela, fabriquer à bas coûts, quitte à creuser ainsi notre déficit commercial, en rapatriant une partie de cette production ?

Aucun système économique ne peut survivre à long terme dans une telle situation de déséquilibres. Les rédacteurs de la charte de la Havane, en 1946-47, ainsi que Keynes lui-même, l’avaient bien compris. Aucun pays ne peut accepter un déséquilibre grandissant de son commerce international. Ce déséquilibre, même s’il est financé initialement par des créances de l’étranger – des dettes envers l’étranger – doit finir par être « épongé », d’une façon ou d’une autre, plus ou moins violemment.

Q. Ce n’est pas le rôle des marchés, d’équilibrer l’Offre et la Demande ?

Seuls les économistes les plus myopes peuvent imaginer cela, même si c’est cette pseudo théorie qui est répétée ‘ad nauseum’ sur la plupart des médias. Ce ne sont pas les sacro-saints marchés qui fabriquent et vendent, même si les marchés, hélas, spéculent de plus en plus sur les éventuelles déficiences de tel ou tel pays, de telle ou telle entreprise – spéculations qui deviennent de plus en plus « auto-réalisatrices », vu le montant des sommes engagées.

C’est donc en amont qu’il faut agir, au niveau des processus de production et de commercialisation. Les écluses, pour reprendre ce terme, doivent permettre d’équilibrer exportations et importations avant que d’éventuelles défaillances se produisent.

Q. Comment voulez vous vous ‘attaquer’ aux importations sans remettre en cause les exportations ? Ne craignez vous pas des mesures de rétorsion ?

Même s’il est de bon ton de dire que le freinage des importations aura nécessairement des conséquences sur les exportations, je ne le crois pas, pour au moins deux raisons.

Q. Lesquelles ?

La plupart des entreprises, nous l’avons vu, ne raisonnent pas de façon nationale, mais de leur strict point de vue « entrepreneurial ». Il s’agit donc de faire en sorte que les entreprises importatrices se sentent concernées en tant qu’entreprises, pas en tant que représentant telle ou telle nationalité.

Par ailleurs, même en adoptant un raisonnement national plutôt qu’entrepreneurial, en cas de fermeture totale de nos frontières – ce qui n’est absolument pas ce que je propose – les pays importateurs perdraient beaucoup plus que la France elle-même, puisque c’est notre balance commerciale qui est déficitaire, de près de 3.5% de notre PIB.

Q. Effectivement, les importateurs ont plus à perdre que les exportateurs. Mais je ne suis pas sûr de comprendre votre premier point ?

Ce que je suggère, en fait, est de répartir les produits importés par grandes catégories, ou secteurs, et de faire en sorte que les « écluses » fonctionnent elles-aussi relativement à ces grands secteurs: ainsi, pour les produits pétroliers raffinés, dont le flux d’importation représente 2 fois le flux d’exportation, ou encore le secteur « équipements ou machines », le flux d’importation étant, là encore supérieur au flux d’exportation.

Un premier mécanisme équilibrant serait ainsi de mettre les entreprises importatrices de ces secteurs en demeure, avec la coopération des entreprises exportatrices de ce même secteur – qui sont parfois les mêmes – d’équilibrer ces flux, le solde net étant aussi proche de zéro que possible. La même stratégie globale, le même ‘plan’, serait appliquée pour tous les grands secteurs structurellement déficitaires. Ce rééquilibrage, ou ce ‘troc’ macro-économique, ne nécessite aucun blocage particulier, puisque l’on se place à l’équilibre des échanges par grand secteur.

Voilà une autre façon de réhabiliter l'état stratège autrement qu'en le transformant en pompe fiscale plus ou moins sophistiquée et électoraliste.

Q. Ne croyez vous pas, s’il y a moins d’importations, que cela aura un impact négatif sur notre pouvoir d’achat, les produits importés étant selon toute vraisemblance moins chers que les produits ‘domestiques’ comparables ?

On peut effectivement se poser la question, mais plusieurs éléments laissent supposer que ce ne sera pas le cas.

Tout d’abord, rien ne dit que les importations vont nécessairement diminuer. Nos écluses peuvent permettre d’augmenter nos exportations, puisqu’il sera dans l’intérêt des importateurs, s’ils veulent continuer à importer les mêmes volumes de marchandises, de favoriser les exportations de leur secteur, ce qui aura une conséquence positive directe sur l’emploi, donc sur le pouvoir d’achat.

Par ailleurs, le déficit commercial représentant 3,5% de notre PIB, pour des importations de l’ordre de 23,5% du PIB, une remise à niveau de ce commerce ne sera pas nécessairement très sensible au niveau du panier de la ménagère. Enfin, d’autres mesures d’accompagnement peuvent éventuellement être associées à cette première mesure de contrôle de flux sectoriels, afin d’en effacer l’éventuel surcoût.

Q. Lesquelles ?

Parmi les mesures que l'on peut suggèrer, il y en a d’assez classiques, telles que le contingentement ou la taxation ‘sociale’ – pour les produits dont les conditions de fabrication ne respecteraient pas certaines normes éthiques ou écologiques – ou encore les droits de douane.

Q. Mais ces mesures peuvent avoir un effet contre-productif sur le pouvoir d’achat et inciter certains pays à faire ce qu’il ne faudrait pas faire, à savoir s’engager dans des mesures de rétorsion …

C’est bien pour cela que je suggère une autre mesure, plus facile à mettre en œuvre, et qui, elle aussi, s’appliquerait essentiellement à des catégories de marchandises, plus encore qu’à des pays, à savoir la récupération de la TVA.

Q. A savoir ?

Prenons un exemple, et supposons que le secteur « produits pétroliers raffinés », en dépit des mesures de rééquilibrage suggérées plus haut, ne soit pas à l’équilibre: les importateurs de ce secteur ne pourront récupérer alors qu’une partie de la TVA, cette partie étant d’autant plus réduite que le solde du secteur sera négatif. Et cela peut s’appliquer pour tout grand groupe de marchandises, indépendamment du pays d’origine – d’autant plus que les étiquettes d’origine ne veulent pas nécessairement dire grand chose.

Q. Merci de cet éclairage. Si je comprends bien, ce protectionnisme ‘raisonné’ n’est pas aussi stupide que ses détracteurs veulent bien le dire ?

Je crois effectivement que la mise en place d’écluses sectorielles, permettant de rééquilibrer en douceur et de façon positive notre balance commerciale, est une piste à creuser, piste qui respecte l’ensemble des acteurs concernés, entreprises, travailleurs, et pays.

Personne de raisonnable n’a véritablement intérêt à ce que les déséquilibres actuels finissent dans une explosion de violence aux conséquences imprévisibles. Mais nos élites sont-elles raisonnables, ou veulent-elles pratiquer la politique du pire et de la terre brûlée ?

vendredi 7 octobre 2011

UneMonnaieAuServiceDuBienPublic_UneRevolutionIndispensable

Au delà des propositions de Maurice Allais et du 100% monnaie, pour une réactualisation du Crédit Social.

Une Monnaie au service du plus grand nombre, et donc à celui de « l’économie réelle » et du bien public : Une Révolution Indispensable.

Certains pourront penser que ces titres et sous-titres sont bien grandiloquents. Et pourtant, pour sortir de la crise actuelle, crise financière, crise boursière, crise bancaire, et, plus encore, crise économique, crise sociale, voire crise morale, il faut plus qu’un simple replâtrage des pratiques financières et monétaires contemporaines. Il faut même aller au delà de ce que propose Maurice Allais avec son "100% monnaie", en approfondissant ce que proposaient les tenants du Crédit Social, il y a 3/4 de siècles. C'est vraiment d'une révolution dont il s'agit.

Cette révolution commence par un bouleversement total du système monétaire actuel. Il s’agit de « changer complètement de paradigme » (aurait dit Kuhn) et de comprendre que la monnaie disponible dans le contexte d’une communauté donnée, pour fonctionner correctement, doit être associée étroitement à la capacité de production et aux besoins de consommation de la dite communauté.

Dit autrement, supposer que la monnaie disponible doit faire référence à toute autre entité que le PIB est une erreur considérable. Comme le disent de façon un peu lapidaire les tenants canadiens du Crédit Social « l'argent nouveau [devrait être] émis au rythme de la production, et retiré de la circulation au rythme de la consommation », et non pas selon le bon vouloir de nos banquiers, ou en fonction d’un éventuel stock d’or ou d’autres matières précieuses plus ou moins rares.

Ce ne doit pas être la rareté de l’argent qui en fait son prix, ce doit être les richesses disponibles qui doivent commander les quantités d’argent disponibles.

C’est cela la véritable révolution pour laquelle même Maurice Allais n’est pas allé assez loin. Redonner la souveraineté monétaire à l’Etat est certes indispensable, mais cette monnaie doit être émise en fonction des nécessités de la production et des besoins de la consommation.

Pour cela, la création monétaire, c’est-à-dire l’émission de monnaie supplémentaire, doit être synchronisée avec la production de richesses – biens et services - sa destruction, elle, doit être synchronisée avec la consommation, c’est-à-dire la destruction de richesses.

Cette monnaie peut être uniquement ’scripturale’ (monnaie ‘de comptabilité’), sa production et sa destruction correspondant ainsi simplement à des jeux d’écriture comptable, à la seule condition que ces flux et reflux monétaires doivent rester en adéquation parfaite avec la production-consommation de richesses réelles.

C’est ce que les tenants canadiens du Crédit Social réclament depuis près de 80 ans – même si ce souhait a pu être pollué par des considérations morales ou religieuses, certes respectables mais qui ont pu donner des arguments aux adversaires ‘laïques’ de cette thèse.

C’est ainsi que la dépression de 1929 peut être expliquée par une insuffisance de la demande solvable – et donc de la quantité d’argent mise à la disposition des consommateurs potentiels. C’est aussi ainsi que les crises qui se succèdent depuis 2008 peuvent être expliquées, en sus de la mondialisation du commerce et de l’accumulation des dettes, privées et publiques, accumulation due elle aussi aux principes de fonctionnement insensés du système monétaire.

De fait, comme nous l’avons déjà montré à de nombreuses reprises, l’émission de l’argent-dette par les banques commerciales, associée à un taux d’intérêt toujours plus important que le taux de croissance de l’économie, rend impossible le remboursement des dettes ainsi contractées, tout en déséquilibrant de plus en plus l’économie ‘réelle’ vis-à-vis de l’économie financière, les activités financières et bancaires enflant de plus en plus aux dépens du secteur productif, de plus en plus réduit.

Généralisation de l’approche :

Ayant illustré les idées de base de Louis Even et du major Douglas, les ‘pères’ du Crédit Social, dans deux billets (principes de base et un modèle bi-sectoriel de Crédit Social) , je vais maintenant tenter de généraliser le modèle bi-sectoriel utilisé à cette occasion en introduisant d’autres secteurs que le seul secteur des biens de production et des biens de consommation.

On pourra ainsi envisager le secteur des biens intermédiaires, puis le secteur ‘public’ – ce qui nous permettra d’envisager diverses façons de financer les dépenses des administrations. Un autre billet nous avait déjà permis de revenir sur ce que Louis Even avait appelé Dividende Social, très proche de notre concept de Revenu Minimum de Dignité, ou du REX défendu par d’autres auteurs.

Notre modèle bi-sectoriel (imaginé avec d’autres dénominations par Marx dans le livre II du Capital, livre posthume) « DEP SAL PROF" devient, en ajoutant la consommation intermédiaires, MATi, dont le total sera CI (Consommation intermédiaire) :
"DEP MAT SAL PROF", qui peut s’écrire :
PRODi = DEPi + MATi + SALi + PROFi,

pour i variant de 1 à 3 ou, avec des données arbitraires :

PROD1 = 2100 = 700 + 400 + 750 + 250 (Secteur « biens capitaux »)
PROD2 = 1500 = 250 + 450 + 600 + 200 (Secteur « biens de consommation »)
PROD3 = 1400 = 800 + 450 + 100 + 50 (Ce « secteur 3 » virtuel correspond à la production de biens intermédiaires, la seule contrainte sur les MAT, ou les Consommations Intermédiaires, CI, du moins si on part d'un stock3 nul initialement, c'est que PROD3 >= MAT1&2&3)

On aurait DEP1&2&3 = 1750, MAT1&2&3 = 1300 d’où STOCK3 = 100 (ce qui reste en "trop" de ces matériaux "consommables" non utilisés dans les process).

De même, SAL1&2&3 + PROF1&2&3 = 1950 (une autre façon de définir la Valeur Ajoutée, ou encore le PIB).

La production “nette” comptable, après ce qui a été “consommé” dans les différents process de production, est donc PROD1 moins AMOR1&2&3 plus STOCK3 plus PROD2
(avec STOCK3 = PROD3 - MAT1&2&3), c’est-à-dire :
2100 moins 1750 plus 100 plus 1500 = 1950 , égalité qui ne devrait pas surprendre …

Venons en maintenant au « secteur public », noté ici secteur 4, dont la seule différence « comptable » - elle peut apparaitre de taille – consiste en la suppression des Profits, PROF4, dans la décomposition sectorielle:
« DEPi MATi SALi PROFi».

On aurait donc, pour ce secteur 4 ‘public’ :
PROD4= DEPi4+ MAT4 + SAL4

complétant les 3 secteurs (de biens de production, de consommation et intermédiaires), secteurs pour lesquels des Profits PROF1&2&3 peuvent exister.

Quid du financement du secteur public ?

Là encore, comme pour la mise en valeur d’un Dividende Social – notre Revenu Minimum de Dignité – nous pouvons procéder principalement de deux façons, pour financer la production du secteur public. Soit par création monétaire – comme pour les autres secteurs – soit par taxation des revenus. Je ne reviens pas ici sur la création monétaire, qui est tout à fait analogue à celle suggérée dans mes précédents billets.

En ce qui concerne la taxation, il suffit de mettre un coefficient correctif sur les salaires et les profits distribués (que je vais supposer, pour simplifier, être identique pour l’ensemble des salaires, avec un autre taux, là aussi unique, pour les profits – prendre une grande variété de taux n’apporterait strictement rien au résultat et, dans le monde réel, ne ferait que compliquer la tâche des fonctionnaires du Trésor).

Pour éviter tout déficit public, il sera juste nécessaire que les impôts ainsi ‘levés’ soient équivalents à la production du secteur 4, le secteur public. Je laisse au lecteur le soin de construire son propre modèle, avec ses propres données.

Disons simplement, que si nous intégrons le financement du RMD et des dépenses du secteur public à la décomposition sectorielle envisagée (ce qui n’est ni la solution la plus simple, ni la solution la meilleure), nous aurions, formellement :

Avec une notation évidente, pour i variant de 1 à 4 :

PRODi =DEPi + MATi + SALi + PROFi + RMDi +GOUVi,

Avec la seule restriction que PROF4 = 0, et les précisions :

GOUV1&2&3&4 = PROD4 (condition d’équilibre budgétaire) et
GOUVi = (SALi-RMD_SALi)* tauxIRPPi + (PROFi-RMD_PROFi)*tauxISi (condition ‘fiscale’)

On retrouve, là encore, que la fiscalité ou la création monétaire sont les deux grandes méthodes pour accompagner et financer la production de richesses d’une nation, que cette production soit « privée » ou « publique ».

Quand à choisir entre elles, faut-il rappeler que la création de l'impôt sur le revenu est contemporain, aux USA, de la création de la Federal Reserve et du rôle primordial donné aux banques privées, au détriment de la souveraineté monétaire des USA. Faut-il préciser que si les recettes fiscales françaises ont augmenté de 4,1 milliards en augmenté, en un an - chiffres d'août 2011 - les intérêts sur la dette publique ont augmenté, eux, de 4,5 milliards... A qui profite le crime, à savoir la création monétaire - chargée d'intérêts - par les banques commerciales...

mercredi 5 octobre 2011

QuatrePropositionsDeSortieDeCrise

Crise financière, crise bancaire, crise politique, … jusqu’où ira-t-on avant de réagir?

Q. Bonjour. Pourriez vous nous aider à comprendre ce qui se passe réellement. Depuis près de deux ans, nous allons de crise en crise, les ‘experts’ n’en finissent pas de se contredire. Y a-t-il une logique derrière tout cela, ou le monde serait-il devenu fou, ou ingouvernable ?

Une logique, certainement ? Mais encore faut-il non seulement la démonter, mais vouloir l’utiliser dans le bon sens.

Q. Que voulez vous dire ?

La plupart des économistes sentent, au moins confusément, que le système banco-financier est à revoir complètement. Mais beaucoup sont prisonniers, soit de leur idéologie, soit de leurs commanditaires, et ne veulent ou ne peuvent remettre en cause les fondements du système.

Q. Vous n’exagérez pas quelque peu ?

Je le voudrais bien. L’un des plus grands économistes du début du XXième siècle, Keynes, avait sans doute déjà compris que le système monétaire de l’époque était néfaste. Pourtant, tout en cherchant à tirer le monde occidental de la grande dépression de 1929, il a refusé de s’en prendre à la véritable racine du mal…

Q. Qui était ?

Comme aujourd’hui, une mauvaise adéquation entre la production 'réelle' et les ressources monétaires mises à disposition des consommateurs et des producteurs. Le ‘gap’ entre la véritable richesse – l’économie réelle – et les ‘signes’ de cette richesse – à savoir l’argent disponible, était trop important.

Q. Qu’aurait-il fallu faire ?

Au lieu de prêcher pour des grands travaux – type ‘ateliers nationaux’ de 1848, en France – ce qui avait l’intérêt apparent de donner du travail à des chômeurs, sans augmenter pour autant la production de biens - il aurait fallu mettre à la disposition des consommateurs potentiels des ressources financières susceptibles de leur permettre d’acheter des produits et services qui étaient disponibles en abondance, avant que les usines ne ferment les unes après les autres…

Q. Usines dont la plupart ne rouvrirent qu’à l’occasion de la guerre de 1939-1945 …

Aux USA, ce fut plutôt en 1941, après Pearl Harbor, et en Allemagne, hélas, ce fut beaucoup plus tôt.

Q. Si je comprends bien, vous êtes contre les grands travaux ?

Pas du tout. Certains travaux d’infrastructure sont d’une importance considérable. Mais lorsqu’il s’agit de faire des trous, pour les reboucher, ou, pire encore, de travailler pour les usines d’armements, je pense qu’il peut y avoir mieux à faire, et à dire.

Q. Et Keynes, dans tout cela ?

Keynes ne voulait pas, ne pouvait pas, remettre en cause directement la main mise des banquiers et des financiers. Dire que le roi était nu ne lui était pas possible, surtout à un moment où la crainte du communisme était si prégnante en Europe occidentale. Keynes devait s’en prendre aux ‘rentiers’ sans remettre en cause les plus gros d’entre eux, à savoir les capitalistes financiers, ceux qui avaient le véritable pouvoir. D’où ses propos alambiqués sur la « demande solvable » …

Q. et d’autres ‘concepts’ comme la trappe à liquidité …

Oui, tout cela pour laisser entendre, sans vouloir le dire, que l’argent potentiellement disponible n’était pas dans les bonnes poches, et que cet argent était mal utilisé… Et c’est bien cette même ‘retenue’, voire ‘hypocrisie’, ou ces mêmes scrupules ‘de classe’ qui empêchent la plupart des économistes contemporains de dire toute la vérité …

Q. A savoir ?

Que les pratiques monétaires actuelles sont responsables de la crise, des crises successives, qui depuis une quinzaine d’années ont pris de plus en plus d’ampleur.

Q. Que faudrait-il donc faire, et est-il encore temps d’agir ?

Quatre mesures sont indispensables, dont trois sont directement liées aux questions monétaires : souveraineté monétaire, refonte du système bancaire et financier, protectionnisme régional ou national ‘raisonné’.

Q. Cela ne fait que 3 mesures ?

Effectivement. La quatrième mesure, d’une importance considérable elle aussi, consiste à s’interroger sur la façon de répartir la richesse nationale produite, et à proposer des critères nouveaux.

Q. Je suppose que vous voulez parlez du Revenu Minimum de Dignité, que d’autres appellent Revenu Citoyen, ou Revenu d’existence ?

Oui, ou encore Dividende Social. Mais nous y reviendrons, après avoir dit quelques mots sur les trois mesures plus ‘classiques’ évoquées plus haut.

Q. Pourquoi tant insister sur la souveraineté monétaire ?

Cette mesure est la pierre angulaire, sans laquelle rien d’autre ne peut être construit. Le système actuel – les banques commerciales créant plus de 90% de l’argent-monnaie en circulation (la monnaie’ scripturale’ ou ‘de comptabilité’) conduit nécessairement à une économie d’endettement, à l’argent-dette. Ainsi, les dettes publiques de la France représentent deux fois son budget, ou plus de 85% de son PIB, et les dettes privées (entreprises et ménages) 3 à 4 fois ce même PIB, et sont en constante augmentation.

Q. Autrement dit, ces dettes sont impossibles à rembourser

Effectivement. Comment imaginer que pendant 4 ans, toute la production de la France soit consacrée uniquement à ‘rembourser’ les banques. Cela n’a pas de sens, et, pourtant, c’est ce que l’on nous demande.

Q. Et, tout cela, ce serait la ‘faute’ des banques ?

Et des taux d’intérêt pratiqués. Un emprunt dont le taux d’intérêt est systématiquement supérieur – de plusieurs points – au taux de croissance ne peut qu’appauvrir l’emprunteur, et enrichir le prêteur.

Q. Et, pour l’état et sa dette publique ?

Là encore, même conséquence. Et ce phénomène 'pubic' est encore plus facile à mettre en évidence, si l’on peut dire. La France n’avait quasiment pas de dettes publiques en 1973. Or depuis le vote de la loi Pompidou-Giscard de 1973, je rappelle que les intérêts payés jusqu’en 2008 aux banques privées par l’Etat ont représenté plus de 1400 milliards d’euros, soit l’équivalent de cette même dette publique fin 2008.

Q. Ce ne serait donc pas l'éventuelle folie dispendieuse de l’Etat qui serait le principal responsable de la dette publique française ?

L’Etat peut sans doute être plus économe. Mais, entre 1973 et 2008, les diverses administrations françaises n’ont pas été globalement moins économes que celles qui l'ont précédé. Ce qui ne veut pas dire que l'état a été efficace, mais cette efficacité, ou inefficacité, ne peut être évaluée en fonction du seul déficit budgétaire.

Q. D’autant plus que 50 milliards de ce déficit correspondent au seul remboursement des intérêts de la dette publique…

Oui, et sont voisins de ce que rapporte l’Impôt sur le Revenu des Personnes Physiques (IRPP).

Q. d'un niveau comparable d'ailleurs à notre déficit commercial ?

Hélas, si cela était vrai en 2008, ce n’est plus le cas, puisque notre déficit 2011 va être proche de 70 milliards. Mais, en plus de l’abrogation de la loi de 1973, une deuxième mesure s’impose, celle de la séparation entre banques dites de dépôts et banques d’investissement.

Q. Les banques de dépôts ne pourraient plus prêter d’argent, et les banques d’investissement, un peu comme des caisses d’épargne traditionnelles, transformeraient l’épargne des uns en sources de financement pour les autres …

C’est effectivement l’idée générale. Maurice Allais, et certains de ses trop rares disciples, a précisé tout cela dans ses nombreux ouvrages, et je n’y reviendrais donc pas ici. L’idée de base est bien que les banquiers « de dépôts » soient uniquement des comptables et des gestionnaires de monnaie – sans pouvoir en émettre des montants supplémentaires. Les banquiers « de financement », eux, auraient pour rôle de recueillir l’épargne et de la proposer aux entreprises, administrations et ménages qui en auraient besoin, mais, là encore à un taux d’intérêt proche du taux de croissance attendu.

Q. Et si cette épargne ne suffisait pas pour les projets de développement?

Ce serait le rôle de la banque centrale et des pouvoirs publics d’émettre une nouvelle quantité de monnaie, pour combler ce gap éventuel. Certains calculs montrent que, en 2011, ce gap ne serait que d’une quarantaine de milliards, soit moins de 2,5% du PIB.

Q. Mais si ces mesures sont si efficaces, qu’est ce qui nous a empêché de faire cela jusqu’à maintenant ?

La loi de 1973, reprise dans l’article 104 du traité de Maastricht puis dans l’article 123 du traité de Lisbonne, interdit aux états d’emprunter directement auprès de leur banque centrale. Par ailleurs il faudrait abroger la loi Delors-Mitterrand de janvier 1984 – qui remplaçait la loi de décembre 1945 du Conseil National de la Résistance - loi Delors qui instaurait la « banque universelle ».

Q. Il faudrait donc avoir l’aval de l’Europe pour cela ?

Sur le deuxième point, pas nécessairement, sur l’article 123 du traité de Lisbonne, il n’y a guère que deux solutions. Soit on a cet accord, ce qui est peu probable, soit il faut sortir de l’euro.

Q. A moins que cette menace de sortie de l’euro puisse suffire ?

Peut-être. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut abroger cet article, et le faire en toute transparence, pas comme la BCE ou certains politiques qui suggèrent de le faire en cachette, subrepticement.

Q. Et en ce qui concerne le protectionnisme ‘régional’ ?

Là encore, c’est du simple bon sens. Et ce que je propose n’est pas non plus nouveau. Dès 1946, cela avait été évoqué lors des discussions dites « de la Havane », alors qu’il s’agissait de réguler au mieux le commerce international pour éviter les déséquilibres commerciaux pouvant se transformer en guerre commerciale, puis en guerre tout court.

Q. Cela semblait raisonnable. Pourquoi cela n’a pas marché ?

La puissance dominante de l’époque, les USA, n’y a vu aucun intérêt, bien au contraire, Cette « charte de la Havane", qui proposait que les états soient fortement incités à n’avoir ni déficit ni excédent commercial, n’a pas été retenue dans les accords du GATT, puis au moment de la création de l’OMC. On sait ce qu’il en est maintenant, en particulier dans le cas de la France, dont les déficits commerciaux battent record sur record depuis l’instauration de la zone euro…

Q. Je pensais que la zone euro devait nous protéger …

Certains pays de cette zone s’en sortent bien d’autres beaucoup moins. De fait, si la zone euro est à peu près en équilibre avec le reste du monde – ce qui ‘justifie’ plus ou moins le niveau actuel de l’euro – de forts déséquilibres sont apparus à l’intérieur de cette même zone.

Q. Je suppose que vous voulez parler de la France et de l’Allemagne ?

Oui, mais pas seulement. Si le déficit commercial de la France vis-à-vis de l’Allemagne représente près des 2/3 du déficit total français – près de 70 milliards - la situation n’est pas symétrique, puisque l’excédent commercial allemand – plus de 130 milliards - n’est pas réalisé qu’avec la France, bien loin de là. La France n’a même pas le statut de « client privilégié » de l’Allemagne.

Q. Là encore, que suggérez vous ?

Reprendre les conseils de la « charte de la Havane » - ainsi que, plus concrètement, les suggestions de Maurice Allais, à savoir recréer en Europe des zones de compétitivité comparable, tant au niveau économique que social. Si on ne fait rien, la zone euro ne sera plus qu’une zone mark, les donneurs d’ordre étant les allemands, et les PECOS (Pays d'Europe Centrale et du Sud) ou la France ne dépendant plus que du bon vouloir des nouveaux « empereurs » d’outre-Rhin.

Q. Et sur le plan pratique ?

En dehors d’une nouvelle monnaie, adaptée aux besoins et aux ressources de cette nouvelle zone de coopération économique – laquelle, au début, peut ne représenter que la France, mais d’autres pays comme l’Italie, ou d’autres encore, pourront s’y joindre – des mesures dissuasives anti-importations pourront et devront être prises, comme nous l’avons déjà dit par ailleurs. La ré industrialisation de notre pays exigera encore d’autres mesures, en particulier dans le domaine de l’éducation et de la formation.

Q. Et si nous abordions maintenant votre dernière mesure, cette allocation universelle que vous proposez, ce Revenu Minimum de Dignité?

Bien volontiers. En fait je défends cette idée depuis 16 ou 17 ans, et je vais essayer d’expliquer ici pourquoi.

Q. Je vous écoute...

L’allocation universelle que je propose serait celle-ci :
625 € chaque mois, net d'impôt, sur le compte de 64.5 millions de Français ! Un demi SMIC égal au quart de notre PIB par habitant. Une allocation universelle rendant caduque la plupart des aides dites ‘sociales’, du RMI au RSA en passant par les allocations familiales ou les aides au logement. Ce montant n’est pas absolu, c’est un pourcentage de la capacité réelle de production de notre pays, telle qu’elle est évaluée par son PIB. Si cette capacité diminue, l’allocation diminuera, si elle augmente, l’allocation suivra.

Q. Si je comprends bien, vous proposez de raser gratis ? Personne ne peut être contre ce principe, mais chacun peut se demander par quel tour de magie notre économie, bien mal en point actuellement, pourrait financer une telle mesure?

Avant de répondre, je voudrais que l’on imagine deux situations complètement opposées. Dans le premier contexte, tout adulte est employé, chacun travaille dur, simplement pour survivre. Nous sommes en économie de pure subsistance, voire de survie.

Q. Si vous ne travaillez pas, vous mourrez de faim…

Dans le deuxième contexte, révolution technologique après révolution technologique, on est arrivé à une production « presse-boutons », une seule personne suffit pour faire fonctionner l’ensemble des machines, et pour produire suffisamment pour que chacun puisse manger à sa faim, se vêtir, se loger, se cultiver …

Q. On n’en est pas encore là …

C’est vrai. Mais imaginez que dans cette dernière situation, seul celui qui travaille puisse avoir accès aux richesses produites … Il est clair que cela ne pourrait fonctionner. La répartition des richesses, dans un tel contexte, ne peut pas dépendre uniquement de la place de chacun dans le processus productif.

Q. Et que suggérez vous ?

Nous sommes évidemment dans une situation intermédiaire. Ce que je propose c’est que, en plus ou à côté du salaire ou de la rémunération « normale » - du revenu gagné par son travail – chacun puisse disposer d’un dividende social. Ce dividende social serait simplement le fruit des progrès technologiques réalisés génération après génération.

Q. Donc, d’un côté, le fruit du travail, de l’autre le fruit du progrès ?


C’est tout à fait cela. Au lieu que les gains de productivité aillent aux rentiers, je propose que ces gains profitent à l’ensemble de la société, rentiers ou non, travailleurs ou non. Les découvertes réalisées par Cugnot, par Ampère, par Faraday, par Pasteur, … doivent profiter à tous, dès lors que ces progrès ont pu libérer l’homme de tâches mécaniques devenus de plus en plus aliénantes.

Q. Si je comprends bien, vous prêchez la fin du capitalisme ?

Oui et non. La fin du capitalisme financier, sûrement, pas celui de l'entrepreneuriat. Il y a toujours besoin d’innover, et il est normal que ces innovations soient récompensées et rétribuées. Mais quel est le mérite du banquier, ou du financier, dans ce nouveau scénario.

C’est bien parce que le signe de la richesse – à savoir la monnaie-argent – n’est pas adapté à la richesse elle-même que les crises surviennent. Et le Dividende Social – ou le Revenu Minimum de Dignité, est justement fait pour permettre que le signe de la richesse, le signe d’accès à la richesse, soit diffusé le plus largement possible. Steve Jobs ou Bill Gates pourront continuer à être riches, mais plus personne ne devrait être dans la misère.

Q. Et cette allocation devrait être universelle, partout dans le monde ?

Sur le principe, oui. Mais il est clair que le Dividende Social aura un niveau différent en France, au Maroc, en Chine ou à Madagascar. Le fait qu’il soit 'social' signifie bien qu’il doit être adapté à la production de richesses potentielles de chaque pays.

Q. Et cela ne peut marcher, bien sûr, que si cet argent nouvellement distribué ne « fuite pas » vers d’autres pays…

C’est bien pour cela que ce Dividende Social doit s’inscrire à l’intérieur d’autres mesures, dont le protectionnisme, national ou régional, ‘raisonné’ et raisonnable, esquissé dans la charte de la Havane.

Q. Dernier point. Comment faire pour financer cela ?

Sans entrer ici dans trop de détails on peut évaluer les besoins annuels nets de financement à 117 milliards d’euros – un peu moins de 10 milliards par mois – ou encore 6% du PIB.

Q. Cela reste une somme…

Effectivement. Mais 50 milliards peuvent être financés directement par la suppression des intérêts sur la dette publique, ce qui correspond déjà à 2,5% du PIB. Un montant équivalent peut être obtenu du seul fait que ce Dividende Social permettra de relancer la consommation, et donc la production, ce qui permettra à la croissance du PIB de passer d’un misérable 1% à 3%, voire davantage.

Q. Et pour les derniers 15 ou 20 milliards…

Je pense que le rééquilibrage de notre commerce international peut faire le reste. En dernier recours, une création monétaire annuelle de 15 à 20 milliards pourrait aussi être envisagée.

Q. Monsieur le Professeur, je vous remercie pour cette vision lucide de la situation actuelle, et de vos propositions susceptibles de sortir la France de son marasme actuel.