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mercredi 26 décembre 2012

QuelquesMythesMonetaires


Quelques mythes monétaires dont il faut se défaire … pour bien comprendre le système.


1)     Seule la banque centrale crée de la monnaie.
 Non, la monnaie créée par la banque centrale ne correspond, en France, qu’à moins de 10% de la monnaie réellement utilisée dans les échanges (Au Royaume Uni, c’est encore moins)

2 2)    La banque centrale fabrique seulement des billets.
      Non, l’essentiel de la monnaie créée par la banque centrale est sous forme scripturale, électronique, elle ne va servir qu’aux banques privées.

3 3)     Les banques privées ne créent pas de monnaie, elles se contentent de la faire circuler.
       C’est faux, les banques privées créent de la monnaie dès qu’elles accordent un crédit (et en détruisent dès que ces crédits sont remboursés)

   4)  Les banques sont des intermédiaires entre les épargnants et les investisseurs.
 C’est en partie faux (voir mythe 4). De très nombreux crédits sont créés « à partir de rien » (ex nihilo)

5 5L’argent créé par les banques va en priorité aux entreprises productives.
       C'est faux : Seule  une petite partie des crédits (8% au Royaume Uni) va aux entreprises, le reste alimente la spéculation boursière et immobilière, directement ou par le biais des marchés dérivés.

    6)  La sphère financière est essentielle à l’économie, sans elle pas de richesses créées.
      C’est faux. Seule l’économie réelle, celle qui produit des biens et services, crée de véritables richesses. En revanche, la finance peut, hélas, bloquer l’économie réelle, puisque l’on peut considérer que les circuits financiers correspondent à l’huile ou au sang de toute économie moderne. Mais rien n’impose que ces circuits soient  « privés ».

Un dernier slogan, encore plus faux, si l’on peut dire : qui paye ses dettes s’enrichit. Il n’y a qu’à voir la Grèce, le Portugal ou l’Espagne pour comprendre à quel point c’est faux. Il serait instructif de se demander "à qui profite le crime".

vendredi 14 décembre 2012

LaCriseEstDerriereNousBenVoyons


La Crise est derrière nous ? Ben, voyons ! 

(Entretien réalisé le 13 décembre, après le "succès" du dernier conseil des ministres des finances de l'UEM)

Q. Vous ne croyez pas à cette sortie de crise ? La Bourse semble y croire, elle, de même que de nombreux experts, à en juger par les medias …

J’aimerais y croire, croire que notre président Hollande est un magicien, et Mario Draghi son partenaire, à moins que ce ne soit l’inverse. Mais j’ai un peu de mal à croire à l’efficacité  concrète de leurs actions, jugez plutôt :

L’ensemble des pays de la zone euro croule sous le poids de leurs dettes publiques, de l’ordre de 80 à 90% de leur PIB, nettement plus pour certains.

Ce poids apparemment écrasant permet à leurs gouvernants, qui veulent se montrer responsables – pas comme leurs prédécesseurs, bien sûr – d’entamer un programme de réformes se traduisant par une austérité accrue, voire par une récession  d’une ampleur inégalée depuis des décennies, voire près d’un siècle : 25% de diminution, en 4 ans, du pouvoir d’achat de nos amis grecs, un taux de chômage dépassant 25% pour nos voisins espagnols.

Q. Je ne nie pas ce constat. Mais quelle importance, ce n’est peut-être qu’un mauvais moment à passer ? le CAC40 est au plus haut depuis 2 ans, ainsi que la plupart des autres bourses européennes.

Dans toute crise, il y a des gagnants et des perdants. Je ne nie pas que certains s’en tirent plutôt bien, mais je nie absolument que nos pays soient réellment sortis de la crise. Les vrais problèmes sont toujours là.

Q. De quels problèmes parlez- vous, puisque la question des dettes publiques semble avoir été réglée par les mesures « innovantes » de la BCE ?

Puisque vous insistez, parlons donc de ces mesures « innovantes » - qui sont en fait vieilles comme le monde, et qui auront sans doute les mêmes conséquences , une forte inflation et la ruine des plus fragiles ou des plus faibles d’entre nous.

Q. Pouvez-vous préciser ?

D’abord, un rappel  ou un conte pseudo-historique. Supposons que nous formions un seul pays, l’Europeland, avec un roi qui se croit tout puissant, et qui a seul le droit de « battre monnaie ». Dit autrement, la seule monnaie légale serait celle qui circulerait à l’effigie du roi, disons MouLePremier.

Q. Humm, cela me rappelle effectivement certaines pratiques, de Louis XIV à Louis XVI en particulier.

Si vous voulez.  Pour certaines raisons, bonnes ou mauvaises, les dépenses du roi et de sa cour ont dépassé de très loin, et cela des années durant, les impôts que MouLePremier a levés, soit par bonhommie pour le « petit peuple », soit par ignorance, soit pour éviter que son peuple ne tente de se révolter. Mais, heureusement, le roi a une autre solution que les impôts pour payer ses dépenses, c’est la possibilité de battre monnaie.

Q  Effectivement, et quel est le problème ?

Il y en a 2. Soit cette émission de monnaie a été faite à bon escient, et surtout avec le bon « tempo », en évitant de s’endetter auprès de banquiers privés.

Q. Dans ce cas, il n’y aurait pas de dettes publiques, même si l’on peut s’interroger sur l’utilité des dépenses de la cour. Une émission monétaire judicieuse (du point de vue du roi) associée à une fiscalité complémentaire laisse les finances du roi – sinon du royaume – en bon état.

C’est donc au deuxième problème qu’il faut s’attaquer. Celui qui correspond au cas où la « planche à billets », ou à « pièces de monnaie » n’a pas fonctionné à 100%, au cas où le royaume, notre Europeland, a dépensé pendant des années plus qu’il n’a ‘récolté’ en impôts. Au lieu d’émettre de la monnaie, il a émis un certain nombre de reconnaissances de dettes, par exemple sous la forme de « Bons du Roi » ou « Bons du Trésor ».

Q . Là encore, où est le problème ?

Les créanciers du trésor ont eux-mêmes prêté de l’argent, ou des promesses d’argent, qu’ils n’avaient pas (on a supposé que la seule autorité susceptible de « créer » de la « vraie monnaie » était le Roi, ou la puissance royale). Ces promesses étaient gagées, plus ou moins, sur l’espoir que le Royaume, Europeland, finirait par rembourser. D’ailleurs, peu importe en vérité, dès lors que ces promesses de payer, les billets « de banque » permettent d’acheter les différents biens et services échangés en Europeland.

Ces banquiers, dans leur bilan, avaient ouvert un compte, au passif, au roi , à sa cour et à ses fonctionnaires royaux, et, à l’actif, avaient inscrit soigneusement les reconnaissances de dettes.

Supposons maintenant que les divers banquiers, qui ne travaillent pas qu’avec le royaume mais aussi avec des clients privés, entreprises ou ménages, industriels ou consommateurs, commencent à se dire que les reconnaissances de dettes de l’Europeland ne valent peut être pas grand-chose, et qu’il vaudrait mieux les gager sur quelque chose de plus solide.

Q. Quoi par exemple ?

Ce peut être sur des réalités plus tangibles, sur des activités plus porteuses, sur des créances de particuliers moins dépensiers ou plus entreprenants, voire sur des créances étrangères paraissant plus sérieuses. Quoiqu’il en soit, si les créances publiques, ou « royales » apparaissent moins solides que précédemment, il va se produire simultanément deux phénomènes.

Q. Lesquels ?

La valeur de ces créances diminuant par rapport à leur valeur ‘nominale’ inscrite au bilan (une créance de 20 milliards n’en vaudra plus que 15, voire 10, voire moins encore. Tout va dépendre des garanties, de la ‘maturité’ de ces créances royales, voire, si notre royaume, l’Europeland, est subdivisé en fiefs, de la valeur de la signature de tel fief par rapport à tel autre, toutes les signatures ne se valant pas.
D’où le deuxième phénomène : tenter de refiler à un autre banquier ses reconnaissances les moins sûres, les plus ‘toxiques’.

Q.  Ce qui ne favorise évidemment pas la confiance entre les banques privées, ni le fonctionnement du marché interbancaire ?

Effectivement. De nombreux échanges se font en utilisant des monnaies ‘privées’, ou des promesses de monnaie entre banques différentes. Mais que va valoir un chèque de la BNP encaissé par la Société Générale, si la BNP apparaît, à tort ou à raison, moins sûre que la Société Générale. Chaque banque va essayer de ne plus fonctionner qu’avec ses propres clients. Aucune banque ne sera non plus très tentée ‘octroyer de nouveaux crédits, d’où une situation d’attente très malsaine pour l’état général de l’économie de notre Europeland.

Q. D’accord, mais que vient faire notre banque centrale, ou la banque centrale de l’Europeland dans cette situation ?

Supposons que le montant des encours de dettes (publiques) en cours soit de l’ordre de 10 000 milliards de ‘souverains’ – ou 10 000 milliards d’euros pour faire plus réaliste. La  Banque Centrale royale peut dire : messieurs les banquiers, les créances de 10 000 milliards d’euros que vous avez en votre possession, à votre actif, et pour lesquelles vous doutez de leur véritable valeur, valent réellment 10 000 milliards d’euros.
Pour vous le prouver, je vais les racheter, c’est-à-dire prendre ces créances à mon compte, à mon actif, et mettre à mon passif, c’est-à-dire à votre crédit, sur vos différents comptes  « Banque Centrale royale »10 000 milliards d’euros.

Q. Mais qu’est-ce que cela change ? C’est un simple jeu d’écritures ?

Effectivement, vous avez raison. Mais, du point de vue de la confiance, cela peut changer beaucoup de choses. Les banques savent qu’elles ne vont plus être en situation d’insolvabilité, leur bilan, même s’il n’est que ‘nominal’, ou virtuel, a été validé par la Banque Centrale. Elles savent, de plus, leurs clients savent, les « marchés financiers » savent que leurs comptes « centraux » sont réellement approvisionnes.

Q. Mais que va-t-il se passer si ces banques décident d’utiliser leurs comptes centraux, abondés en monnaie centrale, pour financer l’économie réelle ?

Je vous laisse imaginer le résultat. Cette nouvelle monnaie, une fois « déstérilisée », peut irriguer l’économie en causant un véritable tsunami inflationniste, puisqu’elle ne correspond à aucune nouvelle valeur économique en capacités de production de biens ou services. Tant que cette monnaie reste sur les comptes de la Banque Centrale, tout ira bien : mais sinon…

Q. C’est pour cette raison que vous parlez d’illusion et de magie en qualifiant les décisions de MM. Hollande et Draghi ?

Tout à fait, ce qui va nous permettre de sortir de notre conte pseudo-historique pour dire quelques mots sur la situation actuelle.

Q. J’allais vous le proposer. Je voudrais en particulier que vous me précisiez ce qui s’est passé pour la Grèce ?

L’Euroland n’est pas tout à fait aussi unie que l’Europeland de mon historiette. Il y a des créances publiques plus ou moins solides, et, même au niveau national, la banque de France, quoique simple ‘annexe’  de la BCE, n’est pas non plus tout à fait dans la même situation que la Banque d’Allemagne, et ceci vaut pour toutes les autres « annexes nationales » de la BCE.

Mais laissons là ces détails – qui n’en sont pas vraiment – pour en venir à la Grèce.

Q. Oui, pourquoi lui a-t-on permis de racheter à prix cassés une partie de sa dette ?

J’y vois deux raisons principales, dont l’objectif commun est la crédibilité vis-à-vis des marchés financiers. Il faut continuer à faire croire que les grecs ont mal agi …

Q. – et donc les punir, un peu ou beaucoup .

Oui, et, par ailleurs, comme il est devenu évident à tous que les dettes grecques ne seront jamais remboursées, ni totalement ni même pour une partie significative d’entre elles, il fallait faire un geste sanctionnant que les dettes grecques n’avaient pas la même valeur, pour une valeur nominale donnée, que les dettes françaises ou allemandes.

Q. Les dettes de certains ‘seigneurs’ sont plus crédibles que d’autres ?

Tout à fait, il y a les manants, les gueux, et les autres.

C’est pour cela que la BCE et Bruxelles ont agi en deux étapes : forcer les créanciers de la Grèce à vendre à moitié prix certaines de leurs créances (les critères de ce choix ‘volontaire’ me sont inconnus, secret d’état peut être) en permettant de plus à la Grèce d’emprunter la somme permettant de rembourser cette somme, inférieure de moitié à sa dette nominale.

Q. Cela fait, on revient à la situation dont vous parliez précédemment…

Oui, la BCE pourra, si elle le désire, décréter que les dettes publiques grecques valent réellement leur valeur nominale, quitte à émettre de nouveaux « bons du trésor européens » - des eurobonds – en lieu et place des obligations grecques. Là encore, c’est un simple jeu d’écritures, mais qui peut avoir une conséquence économique favorable sur les finances grecques, puisque l’on peut penser que, dans ce cas, le taux d’intérêt payé par le Trésor public grec sera moins important que précédemment.

Q. Dans ce cas, cela impliquera peut être que d’autres pays, dont l’Allemagne, verront leurs taux d’intérêt augmenter ?

C’est bien pour cela que l’Allemagne d’Angela Merkel est plus que frileuse sur les euro-bonds. Mais, à ce « petit détail » près, les opérations auxquelles se livre la BCE depuis plus d’un an correspondent exactement à ce que j’ai décrit dans mon conte : nous avons des jeux d’écriture qui ne servent qu’à rassurer les marchés financiers, et surtout les banques, sans apporter le moindre souffle à l’économie réelle, tout en faisant courir à l’ensemble de l’économie européenne un énorme risque.

Q. Et cette épée de Damoclès, ce serait … une inflation dévastatrice ?

Oui. Sans compter un risque politique encore plus important peut être. Sous prétexte de régler la question des dettes publiques et de sauver l’Euro, et, par un faux syllogisme, l’Europe, et même la paix, on veut mettre les européens devant un fait accompli : une union bancaire décidée sans consultation populaire et statuant au-dessus de toute autorité démocratique légitime, comme un super-Fouquet et face à un sous-Louis XIV devenu impuissant, en dépit de ses effets de manche.

Q. Je vois : votre super-Fouquet ne s’appellerait-il pas Mario Draghi par hasard ?

Je laisse au lecteur le soin de tirer ses propres conclusions.

mercredi 12 décembre 2012

RembourserSaDetteaPrixCasses


Rembourser sa dette à « prix cassés » : l’enfumage continue

Billet d’humeur.

Le journal « Le Point »  dans un article daté du 12 nov. 2012 nous raconte une bien belle histoire.
La Grèce, tout en soumettant les plus fragiles de ses concitoyens à une austérité de plus en plus grande (perte effective de 25% de leur pouvoir d’achat en 4 ans), va « racheter à prix cassés sa dette ». Mais il ne faut surtout pas dire explicitement qu’on lui fait un cadeau. Sans cette pression de la dette, toujours à la limite de l’insupportable, comment imposer des réformes à un peuple soi-disant souverain.

Imaginez le dialogue suivant, entre votre banquier et vous-même : « Cher client, vous me devez 30 millions. Il faut que vous rachetiez cette dette, disons pour 15 millions (les prix « cassés » dont parle Le Point) Par ailleurs, je vous prête ces 15 millions, puisque vous ne les avez pas, et, de plus, je vous les prête à un taux inférieur de moitié à l’ancien taux. Signez là, mais n’en parlez à personne ».
Pourquoi ? Parce que sinon tous les débiteurs voudront avoir la même remise….

Il faut donc cacher cela, à tout prix, en particulier à tous nos compatriotes surendettés qui  ne pourraient comprendre cette générosité envers l’Etat grec – et surtout ses banques. Pour enfoncer le clou, et montrer le sérieux de telles mesures, nos « experts » continuent à écrire, d’un ton docte, les pires sottises comme :

Selon des documents qui ont filtré ces dernières semaines, la zone euro et le FMI avaient déjà calculé que les mesures annoncées ne permettraient de ramener la dette qu'à 126,6 % du PIB en 2020, laissant entendre qu'il faudrait d'autres initiatives ultérieures pour revenir au seuil de 124 %, comme promis.

Ces ‘prévisions’ sont grotesques: comment prévoir à 8 ans le ratio de dettes/PIB, surtout à la décimale près. C’est sans doute histoire de faire sérieux: les experts se battent sur les décimales ...

Tout cela pour quoi : pour « sauver » l’Euro… et pour faire oublier que la fameuse « lutte contre la finance » décrétée au Bourget par le candidat F. Hollande a accouché d’une souris.

De fait, tout est fait par le système, et donc par ceux que Marine Le Pen appelle, à juste titre, les commis de la haute finance, pour faire croire que nos dirigeants agissent pour le bien de leurs concitoyens, alors que c’est tout le contraire : c’est cela l’enfumage. Dire que l’on est sérieux, qu’on lutte contre les dépenses inutiles, alors que c’est le lobby des marchés financiers et des banques que l’on choit.

Ainsi, au lieu d’une réforme bancaire redonnant la souveraineté monétaire à l’Etat, en séparant les institutions gérant nos moyens de paiement des institutions de crédit et de financement, on ne parle plus que d’une réformette visant à contrôler vaguement les activités les plus spéculatives. La « City » n’a pas grand-chose à craindre de notre président normal. Circulez, il n’y a rien à voir, « nous » veillons,  disent ces messieurs du système.

mercredi 5 décembre 2012

QueFautIlPenserDesNationalisations


Que faut-il penser  des nationalisations ?
Entretien avec Bruno Lemaire

Question : On a beaucoup parlé des bienfaits ou méfaits  des nationalisations ces jours-ci, en particulier à propos des aciéries de Florange, et, il y a quelques mois, à propos du système bancaire. Qu’en pensez vous ?

Sur le principe, il n’y a pas de réponses absolues. Tout dépend du contexte. Mais, ce qui est sûr, c’est que la nationalisation d’une seule entreprise n’a pas beaucoup de sens. Ou il faut nationaliser toute une filière, ou il faut s’en abstenir totalement.

Question : Que voulez vous dire ?

Prenons deux exemples, celui de Florange et  celui des raffineries. Nationaliser Florange – en supposant que ce soit intéressant, économiquement et socialement parlant – n’a aucun sens stratégique, et donc politique, si on ne se préoccupe pas de l’ensemble de la filière acier.

Q. Pour vous la  véritable question serait donc : faut-il nationaliser la filière acier ?

De façon plus précise, il faudrait examiner le rôle éventuellement stratégique de cette filière, et se demander aussi si des entreprises européennes, voire françaises, éventuellement aidées provisoirement par la puissance publique, seraient en mesure de reprendre les rênes de cette filière. Je pense qu’il doit encore rester des spécialistes européens, sinon français, de l’acier, pour faire fonctionner correctement de telles entreprises.

Q. Si je comprends bien, vous ne condamnez pas totalement la phrase de A. Montebourg déclarant qu’il fallait « bouter » Mittal hors de France ?

Il n’a pas tout à fait dit cela, et l’expression était sûrement maladroite, mais son intuition n’était pas si mauvaise. Il aurait alors fallu expliquer pourquoi, d’après lui, la filière acier était stratégique, au moins pour l’Europe, sinon pour la France.

Q.Vous avez aussi parlé des raffineries, peut être pensiez vous à Petroplus ?

Oui, c’est un exemple symbolique, là encore. Mais Petroplus n’a ni le même poids stratégique, ni le même poids social que les hauts fourneaux d’Arcelor-Mittal. On peut certes poser la questionDe fait, même si la question des raffineries au niveau global, au niveau de l’approvisionnement de la France en produits pétroliers, raffinés ou non. On peut aussi noter que la France importe encore une quantité notable de  produits pétroliers raffinés, alors que nos capacités de production pourraient sans doute éviter cela, surtout si l’on évitait de continuer à envisager de les réduire encore.

Mais Petroplus représente essentiellement un problème local, certes délicat d’un point de vue social. Il n’apparaît pas correspondre à une question qui devrait  engager une réflexion macro-économique globale. A moins bien sûr d’intégrer tout cela dans une réflexion portant sur l’ensemble du secteur énergétique, mais nous n’en sommes pas encore là.

Q. Si je vous comprends bien, cela signifie que ce n’est pas parce qu’une entreprise, même importante, est en difficulté qu’elle devrait être nationalisée ?

Effectivement, ce type de réflexe pavlovien, ou de slogan,  est à bannir.
Une entreprise s’inscrit dans un secteur particulier, dans un bassin d’emploi, ou de non emploi, bien précis, et ses difficultés éventuelles peuvent être liées à un grand nombre de phénomènes, problème de management, d’incompréhension direction-collaborateurs (patrons incompétents, ou ‘voyous’,  syndicats « jusqu’au boutistes »), problèmes de débouchés, problèmes d’actionnariat (actionnaires trop ‘gourmands’), problèmes de financement, … 

Si je devais résumer ma position, je dirais qu’une nationalisation, temporaire ou non, ne devrait pouvoir concerner que des filières stratégiques, ce qui n’exclut pas, bien sûr, que la puissance publique doit se désintéresser du sort d’entreprises moins ‘stratégiques’, car les licenciements concernent tout un chacun, qu’il fasse ou non partie d’un secteur ou d’une filière stratégique.

D’où la nécessité sans nul doute de permettre aux entreprises – même et surtout dans un contexte libéral – d’anticiper au maximum les grandes tendances de leur propre secteur ou d’un secteur voisin, en s’efforçant par ailleurs de ne pas changer de règle du jeu au moindre changement de gouvernement, ou, pire encore, en fonction de l’évolution des sondages d’opinion.

Q. Connaissant certaines de vos positions, je suppose que, pour vous, le secteur bancaire est stratégique. Vu les difficultés actuelles que semblent traverser certaines banques, seriez vous pour nationaliser ce secteur ?

Avant de vous répondre, je voudrai  aborder un point historique, celui de la nationalisation (en sus des 4 grandes banques nationalisées en 1945) d’une quarantaine de banques décidée en 1981, effective en février 1982, et ‘défaite’ au moment de la première cohabitation de 1986.

En dehors du côté idéologique et du fait que ces nationalisations étaient prévues dans le programme commun de la gauche écrit en 1972, et appliqué en partie lors de l’élection de F. Mitterand, cette nationalisation me semble être passée à côté de l’essentiel.

Q. Que voulez vous dire ?

Ce n’est pas le secteur bancaire qu’il fallait, ou non, nationaliser, c’est la monnaie, ou plus exactement l’émission monétaire.

C’est le contrôle total de l’émission monétaire qu’il faut être dévolu à l’Etat, et non le contrôle des  crédits, du moins si ces crédits ne sont issus que de l’épargne, c'est-à-dire d’argent existant, et non simplement en devenir. La nationalisation de la quasi-totalité du système bancaire n’a d’ailleurs pas eu beaucoup d’influence sur la financiarisation de l’économie, commencée en 1973

Q. Suite à la tristement fameuse loi Pompidou-Giscard ???

Oui, et financiarisation continuée en 1984-85 par une déréglementation plus poussée encore des marchés financiers, avec la création de nouveaux instruments financiers censés assurer plus de ‘fluidité’ dans les échanges commerciaux, et qui n’ont entrainé qu’une hypertrophie du système financier aux dépens du système économique ‘réel’. Il suffit de regarder l’évolution comparée du patrimoine de certains ‘rentiers’ et du pouvoir d’achat de ceux qui dépendent essentiellment de leur ‘force de travail’ pour vivre.

Q. C’est aussi, je crois, ce que disait Maurice Allais à propos des revenus ‘indus’ et des revenus ‘gagnés’.

Tout à fait. Mais pour terminer sur la question des banques et du système monétaire, la seule véritable solution, comme je l’ai indiquée précédemment, c’est de redonner la souveraineté monétaire à l’Etat, par l’intermédiaire d’une banque centrale rénovée, qu’on l’appelle Banque de France ou Office National d'Emission (monétaire)

Seule cette Banque Centrale rénovée pourrait émettre de l’argent, de la ‘nouvelle monnaie’. C’est cette possibilité d’émission monétaire qui devrait être nationalisée. Pour le reste …

Q. Que deviendraient alors les banques classiques ?

Certaines banques se contenteraient d’être de simples gestionnaires de moyens de paiement, des super-comptables en quelque sorte.

Q. Et les autres ?

Les autres, qu’elles soient appelées banques d’affaires ou d’investissement, auraient pour rôle essentiel, voire unique, de permettre la ‘transformation’ de l’Epargne collecté en moyens de financement pour les investissements privés destinés à l’économie réelle. Aucune banque, quel que soit leur nom, n’aurait donc la possibilité d’influencer de quelque manière que ce soit le niveau de la mo monnaie en circulation, la « véritable monnaie » en fait, qui serait donc garantie à 100% par la puissance publique.

Q. Une dernière question concernant le principe même des nationalisations. Vous dites qu’une nationalisation, pour être justifiée,  devrait concerner l’ensemble d’une filière. Mais n’est ce pas contraire au principe même de la concurrence énoncé par l’O.M.C. (Organisation Mondiale du Commerce) et plus ou moins imposée par Bruxelles.

Sur ce point, vous avez raison. Les seules nationalisations efficaces ne peuvent se faire qu’au niveau d’un secteur, et c’est  effectivement interdit. Du moins tant que de nouveaux traités ou de nouvelles règles ne seront pas imposés par une nouvelle volonté politique, et ce avant que la crise ne soit devenue telle qu’aucune solution raisonnable ne puisse plus être envisagée, et encore moins discutée dans le cadre d’une discussion démocratique prenant en compte les intérêts du plus grand nombre de nos compatriotes.