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jeudi 17 novembre 2016

La question des dettes publiques est-elle bien évaluée



Une France surendettée, est-ce si terrible que cela ?

Par Bruno Lemaire, ancien doyen associé d’HEC, Club Idées Nation

Question. On nous dit que la France n’a plus d’argent depuis fin Octobre pour payer ses dépenses publiques, est-ce vrai ?
Les recettes 2016 de l’Etat ont effectivement toutes été utilisées, l’État français vit maintenant à crédit jusqu’à la fin de l’année.

Q. Mais est-ce que cela signifie que la France est en faillite, comme le disait déjà F. Fillon il y a 10 ans ?
D’un point de vue purement comptable, on pourrait dire cela, même si un État, tant qu’il existe, ne peut réellement être en faillite, il ne va pas disparaître comme une entreprise. La France va devoir encore emprunter, de l’ordre de 80 milliards d’euros, pour pouvoir régler ses dépenses.

Q. Mais si sa faillite ne peut se produire, la France va donc pouvoir continuer à vivre au-dessus de ses moyens, sans rien risquer ? Pourquoi s’inquiéter ?
Lorsque l’on manque de ressources, il n’y a pas 36 façons de s’en sortir.
Soit dépenser moins, soit faire appel au crédit.
Mais dépenser moins, dans le cas présent, signifierait qu’on ne paye plus les fournisseurs de l’État, et peut être même les fonctionnaires, employés de l’État ou des collectivités territoriales.

Q. Effectivement, cette ‘solution’ semble un peu radicale. Et quid du crédit ?
Pour emprunter, il faut trouver des créanciers, et plus les dettes augmentent, plus les créanciers risquent de se faire rares, ou de demander des taux d’intérêts importants.

Q. Je croyais que les taux étaient très faibles en ce moment. Pourquoi ne pas en profiter ?
Effectivement, l’argent est presque ‘gratuit’ en ce moment, mais cela peut changer, et vu le montant actuel des dettes, (de l’ordre de 2200 milliards) une hausse de taux de 1% représenterait 22 milliards supplémentaires. Et si nous revenions aux taux des années 2000 à 2010 la note pourrait être double ou triple, ce qui serait catastrophique.

Q. Certains disent cependant que ce ne serait pas si grave, il suffirait d’emprunter plus encore, de « faire rouler la dette », pour pouvoir payer ce surcroît de dettes !
Même avec des taux faibles, comme pour le moment, s’endetter pour rembourser une dette ancienne ne peut conduire qu’au désastre. Ces dettes qui s’accumulent rendent la situation de la France de plus en plus fragile. Comme je le disais précédemment, les créanciers risquent d’être de plus en plus difficiles à trouver. Mais, pour le moment, ce n’est, heureusement ou non, pas encore le cas.

Q. Pourquoi « pas heureusement », c’est plutôt une bonne nouvelle, non, de trouver facilement de l’argent ?
Si les créanciers étaient plus frileux, autrement qu’en demandant des taux plus élevés, cela conduirait peut-être la France à mieux gérer ses dépenses publiques, à faire plus d’efforts pour être plus efficace. Mais tant qu’elle pense qu’elle trouvera toujours des ressources externes pour payer ses dépenses, elle n’est pas vraiment incitée à faire des efforts en ce sens.

Q. Un peu comme un jeune qui dépense plus que son argent de poche, en dépit des gros yeux que lui font ses parents, parce qu’il sait que ces derniers finiront par payer, de toute façon ?
Oui, c’est un peu cela. Pour l’instant les « gros yeux » viennent de Bruxelles, qui fait semblant de se fâcher lorsque le déficit français ne baisse pas suffisamment, mais pas vraiment des créanciers éventuels, qui se disent qu’il vaut mieux prêter à la France qu’à la Grèce, vu les situations relatives des deux pays.

Mais, encore une fois, un contexte économique dans lequel on vit de plus en plus à crédit, en faisant payer soit le travail passé – par des impôts de plus en plus lourds – soit le travail futur (nos enfants et petits-enfants) – par les dettes qui s’accumulent –  ne peut être viable !

Q. Cette situation est effectivement inquiétante, mais, après tout, tant qu’on n’est pas obligé de rembourser, en faisant « rouler la dette », peu importe, non ?
Effectivement, certains se disent « après moi le déluge ». Il se trouve cependant que les plus puissants de nos créanciers, ou les plus retors, vont, eux, réussir à se faire payer au détriment des créanciers moins habiles, voire au détriment des simples épargnants (on le voit déjà par les ponctions qui menacent officiellement notre épargne, ou même nos comptes courants, depuis le 1/01/2016)

Q. Un peu comme à Chypre ?
Oui, mais cette fois-ci ce ne sera pas seulement des « oligarques russes » qui seront visés, mais 10 à 15% des foyers français, en particulier ceux qui auront cru dans la sécurité de leurs placements en assurance-vie.

Q. Mais que peut-on faire pour éviter ce scénario de plus en plus catastrophique ?
L’objectif est simple, même si les moyens pour y arriver le sont moins. L’objectif est tout d’abord de stabiliser la dette, et donc de réduire à zéro le déficit public.

Q. Plus facile à dire qu’à faire. Je suppose que tout le monde dit cela, sans doute, mais comment le réaliser ?
Les dettes accumulées sont pour une grande part liées au fait que la France ne produit pas assez, et que nombre de travailleurs potentiels sont au chômage. Il faut absolument que la France retrouve le chemin d’échanges équilibrés avec le reste de la planète et, pour cela, retrouver l’esprit de la charte de la Havane.

Q. Qu’est-ce à dire ?
Cette charte, établie en 1947-48 sous l’égide de l’ONU, proposait que chaque pays soit en équilibre commercial avec l’ensemble des autres pays. Dans le cas de la France, cela signifierait que les 50 à 60 milliards de déficit commercial dû à des importations supérieures depuis une douzaine d’années à ses exportations soient produits en interne, par des ouvriers ou employés français sortis du chômage dans lequel certains s’enkystent depuis des années, et cela demandera sans nul doute que la France retrouve aussi sa souveraineté monétaire. Mais ceci est une autre histoire.

Pour en rester sur la question de la dette et du chômage, ces deux phénomènes sont intrinsèquement liés, et doivent être traités simultanément.
Mais ce n’est pas la seule possibilité de s’attaquer à la dette.

Q. Que voulez-vous dire par là ?
Certains analystes, comme A.J. Holbecq ou P. Derudder, ont mis en valeur que sur les 2200 milliards de dettes, près des ¾ , soit 1500 à 1600 milliards, correspondaient à des intérêts sur cette dette.

Q. Oui, et alors ? C’est normal de payer des intérêts, non ?
Oui et non. Lorsque l’on sait que l’essentiel de ces crédits a été accordé par des banques commerciales, qui empruntaient à la Banque de France puis à la Banque Centrale Européenne (BCE) à 0% ou 1% pour reprêter à la France à 3 ou 4%, je ne suis pas sûr que ces intérêts soient réellement « mérités », au sens ou Maurice Allais parlait de revenus gagnés ou non gagnés.

Q. Encore un effet de la loi de 1973 puis du traité de Maastricht ?
Tout à fait. Vous voyez que si nous avons la volonté politique de traiter, enfin, la question de nos dettes, nous pouvons y arriver. Mais cette volonté repose sur deux pieds, protectionnisme et souveraineté - en particulier monétaire. Tout un programme !

samedi 12 novembre 2016

Macron, un bébé Aubry en dépit des apparences



Sur les 35 heures, Macron, un bébé Aubry avec plus de classe apparente ?

Par Bruno Lemaire, Club Idées Nation

Mais oui, mais c’est bien sûr, il suffisait d’y penser : rendons plus souple le temps de travail, indexons-le sur l’âge du salarié (pourquoi pas sur celui du capitaine ?).

Il faut dire qu’a priori cela semble intelligent. Il est indéniable que les êtres humains vieillissent, et n’ont pas les mêmes ‘performances’ à 20 ans qu’à 50. C’est vrai au tennis, au rugby, et dans beaucoup d’autres contextes.

Monsieur Macron n’oublie qu’une ou deux petites choses, aucun être humain n’est le clone d’un autre (là encore on le voit en sport, ou dans n’importe quelle carrière) et le taylorisme – c’est-à-dire un travail indifférencié, cadencé, spécialisé à outrance - sur lequel reposaient les idées « égalitaristes » de Madame Aubry est en voie de disparition, sauf peut être en Chine ou dans des pays ou l’esclavage ‘industriel’ est encore à l’œuvre.

Comment prétendre, comme l’ex-ministre Macron, avoir tout compris à l’économie contemporaine, à l’économie numérique, à l’économie de la connaissance, lorsque l’on confond quantité du travail et qualité. Il est vrai que pour un banquier tous les hommes se ressemblent, comme pour les chiffres, en dehors bien sûr des élites qui sont, elles, irremplaçables.

La révolution industrielle des siècles passés avait effectivement traité les êtres humains comme des machines, tailles, corvéables et surtout remplaçables à merci. Il serait temps de changer de paradigme, et de considérer enfin que les êtres humains sont différents. On peut et on doit les motiver par un objectif commun, mais sûrement pas en fonction du temps de travail qui n’est qu’un indicateur – pas très subtil – parmi beaucoup d’autres.

C’est sans doute cela qui a échappé à Emmanuel Macron, comme à tous ceux de nos politiques qui n’ont jamais réellement travaillé en entreprise, en particulier dans les plus petites d’entre eux, mais que tout bon chef d’entreprise sait, plus ou moins consciemment.

Dans l’industrie lourde – qui a presque disparu de France – on peut sans doute cloner certains ouvriers, en attendant de les remplacer par des machines. Dans certains services, c’est encore possible, même si c’est malsain. Mais dans la majorité de nos ateliers, de nos entreprises, de nos organisations, il serait grand temps d’oublier la vision passéiste « à la Aubry » et d’imaginer de nouvelles relations au travail.