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mardi 23 mai 2017

Dépréciation salariale ou dévaluation monétaire: avons nous encore le choix?



Le pragmatisme n’exclut pas la fermeté sur le recouvrement de souverainetés en grand danger

Par Bruno Lemaire, club Idées Nation

Dans son premier engagement présidentiel, Marine Le Pen parlait de 4 souverainetés en danger, sinon déjà en perdition. Nous ne parlerons ici que deux d’entre elles, les souverainetés monétaires et budgétaires, que l’on peut ranger sous un même chapeau, celui de la souveraineté économique, même si la souveraineté budgétaire va un peu au-delà.

Comme je l’ai écrit dans un précédent billet, l’un des plus gros problèmes économiques de la France est constitué par ses déficits commerciaux, que ce soit à l’intérieur de la zone euro ou vis-à-vis de pays qui n’en font pas partie, qu’ils soient ou non européens.

Les « experts », sérieux ou auto-proclamés, utilisent un mot savant pour décrire ce phénomène, le mot de « compétitivité », ou plutôt de manque de compétitivité, de la France par rapport aux pays qui vendent à la France plus, et parfois beaucoup plus, que ce qu’ils nous achètent, ces ventes ou ces achats étant libellés en prix.

Dit autrement, lorsque la France a un déficit commercial vis-à-vis de l’Allemagne, ce défaut de compétitivité signifie que, pour un produit donné, s’il peut être fabriqué indifféremment dans les deux pays, le prix français est trop élevé par rapport au prix allemand. Ce différentiel de compétitivité a été évalué par différentes instances internationales à 20 à 21%, ce qui ne peut se réduire à court-moyen terme que d’une façon, baisser les prix français ou faire en sorte que les prix allemands soient plus importants.

La méthode la plus simple, si nous n’avions pas la même monnaie que l’Allemagne, serait de déprécier la monnaie française de 21% vis-à-vis de la monnaie allemande, dépréciation ou dévaluation à laquelle avait eu recours A. Pinay en 1959.

Comme cela est impossible, si nous conservons l’euro comme monnaie nationale, deux autres solutions viennent à l’esprit et sont théoriquement envisageables.

La première serait de demander aux entreprises allemandes d’augmenter leurs prix de 21%, ce qui semble assez utopique, la seconde serait de mettre une taxe sur les produits allemands de 21%, ce qui est interdit par l’Union européenne, mais ce que le système Target2 permettrait techniquement de faire, et ceci très aisément.

En fait, le président Macron et l’U.E. proposent une toute autre méthode, qui consisterait à abaisser les coûts de fabrication des entreprises françaises, en diminuant les salaires ou en diminuant les coûts que notre système de protection sociale impose aux entreprises françaises, ou encore en développant l’emploi des travailleurs détachés.
C’est en grande partie pour cela que le président nouvellement élu veut s’en prendre à notre souveraineté budgétaire, en l’alignant sur les demandes de Bruxelles et de Francfort. Dire que nous abandonnons cette souveraineté, c'est dire que la France ne serait plus maître(sse) de définir ses dépenses, et bientôt ses recettes, c'est à dire en fait que m^me sa politique fiscale, pas toujours claire il est vrai, serait définie par Bruxelles ou par le FMI, comme cela a pu être le cas pour d'autres pays dans d'autres régions du monde, et comme c'est le cas pour l'infortunée Grèce, là encore quelles que soient ses erreurs passées.

Si rien de tout cela n’est fait, l’économie française continuera inexorablement à perdre du terrain vis-à-vis de l’économie allemande, et l’Union européenne actuelle à apparaître de plus en plus comme le quatrième Reich. C’est peut-être ce que nos "grands amis" américains souhaitent, mais il est peut-être encore temps de le refuser.

Ainsi, entre la dépréciation monétaire, ou la dévaluation salariale, c’est encore à la France de choisir. Il semble que, pour le moment, les Français, sans doute mal informés, aient choisi la dévaluation salariale ou son corollaire, la baisse de leur pouvoir d’achat liée au chômage et aux déficits commerciaux récurrents depuis 15 ans, depuis l’instauration de l’euro.

On peut toujours espérer un miracle, à savoir que les allemands acceptent de continuer à financer nos dettes, celles que l’on consent à un client ou à un cousin éloigné mal en point. On peut aussi chercher à reprendre en mains notre destin. Mais ceci ne dépend que des électeurs.

vendredi 19 mai 2017

Contribution à une réflexion sur une double monnaie



Si Paris vaut bien une messe, l’Elysée vaut bien un bémol sur la sortie de l’€

Texte écrit le 26/10/2016 (sans modifications depuis, en dehors de la précision qui suit: cette monnaie complémentaire n'a rien à voir avec les approximations, voire les erreurs, qui ont émaillé l'entre deux tours de la présidentielle à propos d'une monnaie double ou d'une monnaie commune)
par Jean-Philippe Lemaire, polytechnicien et ancien cadre de banque
et Bruno Lemaire, économiste et ancien doyen associé d'HEC

Il faut que la France puisse exercer sa souveraineté dans tous les domaines. Pour l’économique et le social il semblerait qu’une condition nécessaire soit la sortie de l’€. Or la sortie de l’€ n’est pas populaire auprès de nos concitoyens, certes pour de mauvaises raisons, mais c’est un fait.

Devant cet état de fait on peut 1) soit compter sur la pédagogie pour faire changer d’avis nos concitoyens, mais il faudrait des années pour les convaincre compte tenu de toutes les forces hostiles qui tiennent les médias dominants, 2) soit contourner l’obstacle.

La bonne nouvelle est que pour exercer concrètement sa souveraineté économique et sociale, la France peut s’affranchir des contraintes de l’€, sans avoir à sortir officiellement du système.

L’idée de base est la création d’une monnaie complémentaire à l’€, circulant uniquement sur le territoire national et exclusivement dédiée aux échanges. Pas de vocation d’épargne, ni de spéculation. Cette monnaie, que nous appellerons l’EuroFranc (€FRF) dans la suite de ce billet, est émise directement par la puissance publique, sans effet donc sur le montant de la dette de l’État.

  Caractéristiques de l’€FRF

Aucune modification n’étant apportée par hypothèse à l’€ sur le territoire national, la simplicité impose que sur ce territoire, dans le règlement des biens et services, 1€FRF = 1€.

Également pour des raisons évidentes de simplicité, il n’y aura pas de pièces ni de billets en €FRF. Pour des raisons tant techniques (développement des cartes sans contact) que de contrôle fiscal, l’utilisation des espèces est de toute façon en régression constante.

Pour inciter à l’utilisation préférentielle de l’€FRF, cette monnaie complémentaire sera ‘fondante’, le % mensuel de ‘fonte’ étant fixé par la puissance publique en fonction des résultats de la politique économique. Décidons de le fixer ce pourcentage de fonte, pour commencer, à 1. Cela signifie que le 5 de chaque mois par exemple, les avoirs en €FRF (exclusivement sur les livres des banques par définition) vaudront 99% de ce qu’ils valaient le 4, la différence étant versée au Trésor Public, en ‘amortissement’ de son émission en quelque sorte. Par ailleurs, une monnaie ‘fondante’ ne peut être considérée comme une monnaie à part entière susceptible de concurrencer l’€ !
Il va de soi que l’intérêt de disposer de cette monnaie ‘fondante’ est conditionné par le fait que son montant vienne en supplément de l’€.

  Utilisation de l’€FRF

Comme nous l’avons vu, sur le territoire national l’€FRF a le même pouvoir libératoire que l’€.

Les grands réseaux de distribution actuels offrent des réductions substantielles à leurs clients qui utilisent une carte de fidélité pour payer certains produits. Sur ce modèle, la carte de paiement €FRF (dans l’état actuel de nos réflexions, nous ne considérons pas la possibilité d’émettre des chèques en €FRF) accordera ces réductions sur tous les produits participants au développement économique local.

  Émission de l’€FRF

Il y a de nombreuses voies pour injecter pratiquement des €FRF dans l’économie nationale. Nous en décrivons quelques-unes ci-après, en rappelant qu’il faudrait privilégier à notre avis celles qui améliorent la compétitivité des entreprises françaises, par rapport à celles qui augmentent simplement le pouvoir d’achat, qui comportent le risque d’augmenter encore la part des importations.

1/- La prise en charge par l’État de tout ou partie des charges sociales dans certains secteurs de l’économie (agriculture par exemple), pour les entreprises jusqu’à une certaine taille (éventuellement). Les organismes sociaux recevant des cotisations en €FRF verseront leurs prestations prioritairement en €FRF.

2/- Un certain nombre de produits participants au développement économique local seront subventionnés dans la mesure où ils seront payés en €FRF (escompte en caisse). Cet escompte ‘politique’ est pris en charge par l’État.

3/-  Le versement d’une prime (imposable ? non imposable ?) de 600 €FRF par exemple à tous les salariés, fonctionnaires, chômeurs indemnisés, bénéficiaires du RSA (28 millions de personnes environ), représenterait une injection de 17 milliards d’€FRF de capacité de consommation. Cette décision aurait comme effet bénéfique d’introduire d’un coup d’un seul l’€FRF dans le paysage économique, mais, à moins de réserver son utilisation au règlement de certains biens et services seulement, ce qui ne correspond pas à nos hypothèses de base, les produits importés risquent de bénéficier trop largement de cette mesure. C’est pourquoi nous suggérons de l’instaurer après la mise en place des 2 premières mesures et aussi d’en répartir le versement dans le temps : 100 €FRF par mois, tous les 2 mois ? (à voir)

Nous n’avons effectué aucune estimation pour les mesures 1/ et 2/, laissant aux spécialistes de chaque branche de l’économie faire leurs hypothèses et les soumettre à l’arbitrage des politiques.

Dans un premier temps nous suggérons de limiter le montant émis au déficit du budget général de la France, soit 72 milliards d’€ en 2016 (pour un montant de 410 milliards de dépenses) : il ne faut pas effrayer nos partenaires européens et tester le système.

Il sera toujours possible aux titulaires de comptes en € de changer en €FRF une partie (voire la totalité) de leurs avoirs en €, sans limitation et à leur gré. L’opération inverse n’est pas possible.


  Les entreprises et l’€FRF

Un des buts de la manœuvre est que progressivement sur le territoire national l’utilisation de l’€FRF se substitue à celui de l’€. Il arrivera donc, pour les entreprises n’exportant pas en particulier, qu’elles ne disposeront plus de ressources en €, et donc de moyens d’importer. Dans les cas où l’importation est nécessaire à la poursuite de la production de certains biens et services sur le territoire national, l’État autorisera le change d’€FRF en €, moyennant une taxe forfaitaire qui pourrait être de l’ordre de 3% (pour prise en compte du caractère ‘fondant’ de l’€FRF).

  Gestion de l’€FRF

Les banques (au sens large) opérant sur le territoire national seront tenues d’ouvrir sur simple demande de leurs clients un compte en €FRF, auquel sera associée pour les particuliers une carte de paiement (dite Tricolore) sans contact à débit immédiat. La tenue de ce compte et toutes les opérations l’affectant seront gratuites.

Les terminaux de paiement électroniques seront tous modifiés (comme ceux de Nantes pour l’opération SoNantes) pour accepter aussi bien la carte de paiement Tricolore que les cartes classiques. Cette modification purement technique devrait être simple et rapide, le cas de la carte Nickel en étant un bon exemple. Au cas où des difficultés imprévues surgiraient lors de cette opération, les titulaires de comptes en €FRF pourraient émettre des chèques en €FRF en utilisant les formules adossées à leurs comptes en €. Il va de soi que cette dérogation est source de complications mais ne peut qu’encourager le monde bancaire à collaborer activement à la mise en place du nouveau système.

Comme il n’y a pas d’espèces libellées en €FRF, il sera possible, pour les particuliers disposant uniquement d’un compte en €FRF (hypothèse qui ne peut être totalement exclue, surtout à terme), de se procurer des espèces libellées en €, quelques dizaines d’€ par semaine au maximum, à titre de dépannage.

jeudi 4 mai 2017

Sur l’euro-écu, les deux candidats ont brouté les collines de l’erreur



Entre une non économiste et un prétendu spécialiste, cherchez la bêtise la plus grosse!

Par Bruno Lemaire, ancien doyen associé de HEC, économiste

Comme je l’ai dit, écrit et tweeté juste après le débat du mercredi 3 mai, Marine Le Pen a dit une grosse bêtise sur l’écu, qui n’a jamais servi de monnaie de transaction, mais Macron a fait pire encore, puisque cet ex-ministre semble ne pas savoir comment se déroulent les transactions internationales.

En tant que supporter de Marine Le Pen, j’ai évidemment tendance subjectivement à penser que l’erreur de Marine est moins grave, mais en tant qu’économiste je me dois de dire que celle de Monsieur Macron est de loin beaucoup plus grossière, voire même volontairement mensongère.

C’est d’ailleurs ce que déclare aussi un excellent article de Boulevard Voltaire sur la question qui va même plus loin en déclarant que le « Jeune Macron s’embrouille les pédales »
Ci-dessous, le début de cet excellent article : « Euphorisé par les grosses bêtises racontées par Marine Le Pen à propos de l’ECU (European Currency Unit), Emmanuel Macron s’est laissé emporter en exprimant à son tour une énormité.
Droit sur ses ergots, le jeune coq a cru pouvoir assener la sentence suivante :
« Une grande entreprise ne pourra pas payer en euro d’un côté et payer ses salariés en francs de l’autre. C’est n’importe quoi, Marine Le Pen, cela n’a jamais existé ! »
J’ignore quel fut le dernier contact de monsieur Macron avec le monde réel de l’entreprise, mais ce qu’il décrit comme « n’ayant jamais existé » est le quotidien des millions de firmes… dont la mienne !
Il suffit de se trouver hors de la zone euro et de faire des affaires avec l’un des 19 pays qui ont adopté la monnaie unique pour, de fait, établir toutes les transactions en euro… et néanmoins payer ses salariés en monnaie locale. » 

Sans redire avec plus ou moins de talent ce qui est écrit dans l’article précité, je ne peux que proposer au lecteur intéressé de relire mes divers billets écrits ces jours-ci, ou encore à ce qu’a déclaré sur divers médias Bernard Monot, qui semble avoir été le seul à dire clairement les choses, peut-être aussi parce qu’il a pu s’exprimer sans être coupé toutes les 15 secondes.

Je conseille en particulier mon dernier billet, celui sur la prétendue double circulation voulue par Marine, ce qui est évidemment faux, contrairement à ce qu’a osé laissé entendre le gouverneur de la Banque de France, à son insu de son plein gré, qui semble avoir plus que les yeux de Chimène pour le « jeune Macron », le candidat de Bruxelles et d’une France soumise.

Comment confier les clefs de l’Élysée à quelqu’un qui se prétend économiste, après avoir été effectivement ministre de l’économie, et qui ne semble connaître de la vie économique réelle que les fusions acquisitions qui lui ont rapporté apparemment si peu pour des transactions de plusieurs milliards d’euro.

Oui, quand c’est flou, il peut y avoir un loup, et je ne pense pas souhaitable que les français soient des moutons pour un loup à l’Élysée.