Tweeter

Rechercher dans ce blog

mercredi 28 juin 2017

Lutte des classes, populisme et oligarchie jupitérienne: où en est-on?



La lutte des classes reviendrait-elle à l’honneur, ou serait-ce une simple légende urbaine revenue d’un passé que certains auraient toujours nié ?

Par Bruno Lemaire, Club Idées Nation, ancien doyen associé d’HEC.

Un article récent pose le problème en ces termes, la lutte des classes succédant à la guerre froide d’après son auteur :
The Cold War has been followed by the class war. A transatlantic class war has broken out simultaneously in many countries between elites based in the corporate, financial, and professional sectors and working-class populists. Already this transnational class conflict has produced Brexit and the election of Donald Trump to the American presidency…

Pour arriver à cette conclusion, ou à cette hypothèse, l’auteur de l’article, Michael Lind, part de plusieurs évènements récents, dont le Brexit et l’élection de Trump. Pour lui, ces évènements sont révélateurs d’un conflit qui semble opposer l’élite, ce que d’aucuns appellent l’oligarchie, au populisme, tout en déclarant que, in fine, c’est celui ou ceux qui ont le plus de ressources financières qui finissent par l’emporter.

Pour justifier le fait que s’interroger sur la persistence, ou non, d’un conflit d’intérêts entre la classe dominante et d’autres groupes ou classes de population, est passé de mode pour justifier l’émergence du « populisme », Lind a un jugement sans appel : « Unable to acknowledge the existence of social class, much less to candidly discuss class conflicts, neoliberals can only attribute populism to bigotry or irrationality  […] Along with neoliberals and libertarians, conservatives assume that the economic elite is not a semi-hereditary class but merely an ever-changing, kaleidoscopic aggregate of talented and hard-working individuals »

La partie la plus originale de ce billet, fort érudit par ailleurs, ne consiste pas seulement à se référer aux textes relativement anciens de James Burnham (« The Managerial Revolution ») ou de John Kenneth Galbraith (« The New Industrial State »), voire même de Hobson – qui datent de plus d’un siècle – pour critiquer la paresse intellectuelle des auteurs orthodoxes, qu’ils soient néo-libéraux (au sens économique) ou conservateurs. Cette analyse figurait au cœur des manuels des grandes écoles de commerce ou des Business Schools dans les années 1980-1990.

Comme le résume par ailleurs Orwell, l’auteur de 1984, dans « second thoughts on James Burnham : “ The rulers of this new society will be the people who effectively control the means of production: that is, business executives, technicians, bureaucrats and soldiers, lumped together by Burnham, under the name of “managers”.

Non, sa thèse principale est de montrer que si l’ascenseur social, si tant est qu’il ait jamais existé, est en panne depuis la fin des « Trente glorieuses » - disons aux USA jusqu’à l’ère Nixon et l’abandon de l’étalon-or, cela ne signifie pas nécessairement que ce soit l’élite mondialisée qui va nécessairement prendre ou conserver les rênes du pouvoir. Pour Michael Lind cette élite va sans doute se fragmenter en plusieurs pôles géographiques (un peu comme dans le « 1984 » d’Orwell).

De fait, après avoir montré que deux phénomènes majeurs avaient pris place au cours des ¾ du 20ème siècle, à savoir d’un côté l’apparition des managers, de la technocratie, de l’oligarchie (semi-héréditaire) aux diverses manettes du pouvoir, mais en premier lieu du pouvoir industriel, celui du secteur privé, de l’autre l’apparition de firmes de plus en plus géantes concentrant entre les mains de quelques entreprises, de 2 à 7 ou 8, suivant les secteurs, l’essentiel de la production (entre 50 à 100% de celle-ci), Lind reboucle à la fois sur le populisme par l’intermédiaire d’un état protecteur, ou « Etat Providence » qui n’est plus capable de l’être, du fait d’une immigration massive et d’une stratégie de délocalisation financière ou industrielle qui a montré ses limites, et sur une oligarchie "renationalisée" ou plus exactement un peu moins "mondialisée".

De fait, pour Michael Lind, les grandes entreprises « transatlantiques » (il vise essentiellement les entreprises US, britanniques et allemandes) ont utilisés deux moyens pour augmenter leurs profits, et donc les rémunérations de leurs managers : la délocalisation industrielle, ce que la « populiste » Marine Le Pen traduit par « faire travailler par des armées d’esclaves pour des armées de chômeurs », associée le plus souvent à la délocalisation fiscale (en mettant les sièges sociaux de leurs entreprises dans des pays tels que l’Irlande, sans même parler des « paradis fiscaux » réservés à des managers ou des élites encore moins scrupuleux).

Mais cette double stratégie aurait eu un effet pervers : la baisse de la productivité dans les pays occidentaux, puisque la recherche des gains de productivité face à une main d’œuvre qualifiée et relativement rare n’a plus le même intérêt quand la main d’œuvre, locale ou étrangère, peut être payée à bas prix, vu son abondance ou ses conditions de travail, pour ne pas parler d’exploitation.

Et venons-en maintenant à l’immigration, tant chérie par nos élites (qui y voient à la fois le moyen de peser sur les salaires industriels et une possibilité d’avoir du « personnel de maison » à bas prix) et tant redoutée par les classes moyennes et populaires : “The benefits of low-wage immigration, according to the report, go chiefly to the affluent consumers of labor-intensive services, while the costs fall on low-wage workers and taxpayers “ d’après le très sérieux (?) New York Times.

Mais même cette immigration, présentée encore parfois comme étant une véritable « chance » [ discours européiste promu par Angela Merkel ] , elle aussi semble commencer à poser des problèmes à nos élites, pas sur le plan moral, bien entendu, mais à cause des troubles qu’elle pourrait susciter parmi les classes populaires, les « indigènes occidentaux».

De fait, sur ce plan, le très libéral Friedman et le gauchisant Krugman, ont presque la même analyse : l’immigration risque de mettre à bas l’État Providence – ce que le « populiste » et milliardaire Trump a lui aussi compris. Milton Friedman écrit ainsi: “If you have a welfare state, if you have a state in which every resident is promised a certain minimum level of income, or a minimum level of subsistence, regardless of whether he works or not, produces it or not. Then [free immigration] really is an impossible thing.” Tandis que Krugman déclare:  low-skill immigrants don’t pay enough taxes to cover the cost of the benefits they receive,” en confirmant ainsi la thèse défendue en France par le Front National, qui affirme que l’immigration coûte annuellement plusieurs dizaines de milliards aux budgets sociaux.

En dehors de la suggestion cynique de Friedman consistant à ne permettre que l’immigration clandestine, et donc illégale, ce qui permettrait de n’accorder aux clandestins aucune prestation sociale – en France, ce serait d’ailleurs impossible, puisque tout migrant, légal ou non, est systématiquement aidé, au contraire de nos pauvres et de nos SDF « indigènes français » - la conclusion de Lind serait que même l’oligarchie « renationalisée » va devoir mettre des verrous à une immigration incontrôlée, pour éviter que des mouvements sociaux prennent trop d’ampleur et risquent de mettre à mal leur pouvoir, apparemment si fortement établi pourtant.

En fait, de façon lapidaire, et en conclusion, Lind considère que les élites vont se relocaliser par grandes zones géographiques, voire par grands blocs, tout en luttant contre l’immigration, là encore par zones. Cela permettrait, pense t-il, à ces élites, à l’oligarchie, de se maintenir indéfiniment au pouvoir, par un réflexe de classe, en laissant quelques miettes aux travailleurs non délocalisables et qui ne seraient plus en concurrence, sur des travaux ou services « de proximité », et assez peu « technologiques », avec des migrants ou citoyens de fraîche date.

Ce n’est plus donc « prolétaires de tous les pays, unissez-vous », mais bien « laissons des miettes à nos prolétariats locaux », et, pour cela, essayons de ne pas trop favoriser des flux migratoires qui pourraient déclencher une révolte de « nos » prolétaires.

samedi 24 juin 2017

La question de l'euro, certes importante, ne serait-elle pas une question seconde vis à vis de la priorité nationale?



Faut-il attendre que l’euro meure, ou non, de mort naturelle ?

Par Bruno Lemaire, club Idées Nation, ancien responsable Recherche et Développement à IBM conseil

On pourrait penser que tout a été dit sur l’euro, les pour, les contre, les €lâtres, les €phobes, et que, d’une certaine façon, le « peuple » a tranché, en dépit d’un débat présidentiel calamiteux sur la question : les français voudraient conserver l’euro, à 70%, d’après plusieurs sondages à peu près sérieux.

Quand on pense que le même peuple, d’après d’autres sondages, a peur de l’immigration, mais cette fois à 70%, et pense qu’il faudrait prendre des mesures énergiques pour la maîtriser, et même l’empêcher, on pourrait se dire que le Front National, qui était présenté naguère comme le premier parti d’opposition, voire comme le premier parti de France, et qui a vu sa présidente se qualifier pour le deuxième tour des présidentielles, a manqué de jugeote électoraliste, pour ne pas dire d’intelligence.

Est-ce si sûr ? C’est ce point que je voudrai aborder maintenant.

De fait, parmi les mesures d’ordre économique proposées depuis des années par le Front National, il y a une mesure qui est presque passée inaperçue, et qui pourrait pourtant servir de pont entre ces deux questions, l’une d’apparence civilisationnelle et l’autre d’aspect plus technique et économique, je veux parler de la priorité nationale.

Aucun groupe, aucune société, aucune nation ne peut se développer, ni même survivre, si il ou elle n’est pas capable de réguler différents flux externes, que ces flux soient matériels ou immatériels. D’un point de vue philosophique on pourrait dire qu’un groupe, un peuple, une nation doivent partager des notions voisines sur ce qui constitue le bien, le beau, le vrai, ce que l’on pourrait qualifier de valeurs civilisationnelles. Il ne s’agit pas de dire que les valeurs d’un groupe donné sont nécessairement supérieures à celles d’une autre entité, mais qu’elles sont globalement différentes, puisque ce sont celles-ci qui sont constituantes de ce groupe, de ce que l’on traduit parfois par le nom de civilisation, ou, à un autre niveau, de culture.

Sur le plan purement économique, il devrait donc apparaître clairement que la déperdition ou le déficit d’énergie humaine, pour reprendre les termes de Marc Dugois dans son petit dictionnaire économique qui se concrétise depuis 15 ans par un déficit commercial annuel oscillant entre 50 et 70 milliards d’euros, et sur le plan démographique par une submersion migratoire dépassant allègrement annuellement deux cent mille personnes, dont la plupart ne cherche ni à s’intégrer, et encore moins à s’assimiler, constitue un péril mortel, au moins au niveau des valeurs qui constituent le groupe social « France ».

Que l’euro, outil technique créé essentiellement pour tenter d’unifier, de gré ou de force, des pays très différents, tant sur le plan social qu’économique, soit ou non un échec peut effectivement être interrogé, mais ne peut, ou ne devrait pas, être considéré comme prioritaire. C’est pourtant bel et bien de priorités qu’il s’agit, et pour reprendre le terme passé un peu en désuétude, de priorité nationale, si du moins l’on veut conserver le concept de nation. L’Europe telle qu’elle est actuellement plus ou moins bien administrée par les institutions de l’Union Européenne est donc bien loin de l’Europe des Nations et des Libertés que les peuples constituants, et leurs premiers leaders, avaient en tête il y a 60 ans.

Cette priorité nationale, que tout peuple devrait rechercher, va donc bien au-delà de « simples » problèmes économiques – très loin d’être simples, d’ailleurs – mais passe, à l’évidence, par des mesures économiques et législatives permettant à tout pays d’être maître à l’intérieur de ses propres frontières.

Ce pays doit pouvoir, pour le moins, équilibrer ses échanges commerciaux avec l’extérieur, ce que la charte onusienne dite de la Havane réclamait pourtant au sortir de la deuxième guerre mondiale, et ce que l’Allemagne bafoue allègrement depuis près de 20 ans, avec un excédent  commercial de plus en plus important. Cet excédent permettrait d’ailleurs à l’Allemagne de financer cinq fois le déficit commercial de la France, ou encore de financer annuellement 60 ou 70 porte-avions de type Charles de Gaulle, alors que le déficit français correspond, lui, au fait que l’équivalent de 12 porte-avions est coulé chaque année !

Le dilemme est donc simple. Soit nous continuons comme depuis 30 ou 40 ans, et la France devient une province de moins en moins respectée et respectable d’un être informe et multi-culturel qui continuera quelques décennies à s’appeler Europe, avant que les vagues migratoires essentiellement sub-sahariennes n’aient contribué à en changer plus ou moins complètement le ou les modes de vie.

Soit, au-delà des vrais problèmes économiques qui se posent à la France, dont certains sont évidemment causés par un euro si mal adapté à notre économie, mais si favorable à l’Allemagne, nous saurons aborder et traiter en priorité le problème de notre identité, de notre sauvegarde civilisationnelle, de notre indépendance, et trouverons les ressources et le courage pour défendre nos propres valeurs, qui passent nécessairement par la mise en exergue de la priorité nationale, au-delà mais incluant la question légitime de nos diverses souverainetés.